La libraire de la place aux Herbes

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Une parenthèse dans les lectures belges pour évoquer un roman au sous-titre évocateur « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es ».

La lassitude de la vie parisienne, autant que l’impression de liberté retrouvée une fois les enfants envolés du nid, poussent Nathalie et son époux à s’installer à Uzès. Professeur de Lettres, Nathalie a le sentiment d’avoir un peu fait le tour du métier. L’occasion de se renouveler, de tenter autre chose, se présente quand la librairie de la place aux Herbes est mise en vente. Nathalie se laisse aller à un achat tout à la fois coup de tête et coup de coeur. Elle apprend sur le tas à mener son commerce et à frayer avec les lecteurs.

Composé de tranches de vie, qui correspondent à autant de lecteurs différents, ce roman raconte non seulement comment Nathalie devient libraire mais surtout comment son métier la conduit à rencontrer des personnes dont les livres lui permettent de partager, pour un moment, les soucis ou les joies. Certaines de ces histoires sont touchantes, comme la toute première mettant en scène une jeune fille qui apprend à s’affranchir des conseils de lecture maternels ou celle du marcheur. D’autres sont un peu tirées par les cheveux, car l’héroïne outrepasse largement son rôle de libraire pour s’improviser mère de substitution ou psychologue. L’histoire du soldat dans le coma ou celle de Leïla, la jeune commerçante ambulante qui ne savait pas lire, manquent de vraisemblance. On retrouve des accents de Au bon roman, mais c’en est une version plus caricaturale qui est proposée. Et si on veut chicaner un peu, il aurait été pertinent de se renseigner un peu sur le métier de professeur de Lettres : les élèves de Terminale scientifique ne disposent plus aujourd’hui d’une option Littérature…

Les amateurs de « happy ends » trouveront sans conteste leur bonheur dans ce roman où les problèmes se résolvent grâce à la bonne volonté et aux bonnes lectures. Les deux cents pages se lisent avec facilité, car le style de l’auteur est très fluide, mais je ne suis pas certaine qu’il m’en restera grand’chose dans quelques années. Peut-être les illustrations de Camille Penchinat qui peuplent agréablement ces pages, et l’idée qu’il est possible, quand on en a vraiment envie, de changer de vie pour se consacrer à une passion.

La libraire de la place aux Herbes, Eric de Kermel, 2017.

Regarde la vague

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Après la lecture du Sentiment du fleuve, ma PAL s’était enrichie d’un second roman de François Emmanuel, longtemps délaissé. Le mois belge était l’occasion idéale pour renouer avec un style et une vision du monde, comme hors du temps.

Les cinq enfants Fougeray ne se voient guère, surtout depuis la disparition en mer de leur père, et ils se parlent peu. Mais voilà qu’Olivier, l’aîné, choisit de les rassembler tous dans la maison familiale à l’occasion de son mariage. Une perspective peu enthousiasmante pour ses trois soeurs et son frère, préoccupés par ailleurs.

Les épousailles et la fête qui les accompagne ne semblent qu’un prétexte. Il n’en est question qu’à la marge, au travers de détails d’organisation (dresser des tables, ouvrir ou fermer des parasols, faire réchauffer des entrées…). L’essentiel du roman tient dans ses personnages. Le récit est mené du point de vue de chacun des frères et soeurs qui, tour à tour, profitent de cette parenthèse dans le quotidien pour faire un point sur leur vie ou se remémorer les souvenirs d’enfance. Même si Olivier paraît en retrait, tous ont comme points communs un sentiment de solitude et comme une mélancolie qui les empêche de s’épanouir. Et quand ils finissent par se parler, les vérités énoncées ne sont pas toujours agréables à entendre.

Ce roman sans intrigue véritable, où des pans entiers de l’histoire des personnages restent méconnus (les circonstances de la mort du petit frère, Pierrot, par exemple), se lit sans y paraître car le style de François Emmanuel est comme la vague du titre : il emporte le lecteur d’un mouvement régulier et hypnotique.

Regarde la vague, François Emmanuel, 2007.

Petit bilan des lectures dessinées

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Entre deux quintes de toux et dans un brouillard fiévreux, les bandes dessinées m’ont tenu compagnie ces dernières semaines. Grâce à mon cher mari, qui a le truc pour mettre la main sur les pépites de la médiathèque, j’ai pu lire La différence invisible et Le retour de la bondrée.

C’est avec curiosité et quelques connaissances sur le sujet que j’ai abordé La différence invisible. Le syndrome d’Asperger a surgi dans mon quotidien l’an dernier puisque, dans une de mes classes, se trouvait un élève autiste Asperger. Si le style graphique m’a beaucoup plu, le personnage de Marguerite a un je-ne-sais-quoi d’agaçant et d’artificiel. La présentation du syndrome d’Asperger est un peu caricaturale, d’autant qu’il peut prendre des formes différentes et susciter des réactions bien plus nuancées que celles qui sont présentées (le préjugé de l’autiste incapable de communication ou de regarder son interlocuteur dans les yeux, répété chez plusieurs interlocuteurs de Marguerite, est un tantinet excessif). Il n’est pas certain que cette bande dessinée permette vraiment de faire comprendre ce qu’est l’autisme ou le syndrome d’Asperger, d’autant qu’elle propose une vision un peu simpliste des choses. La présentation est peut-être trop personnelle, nourrie d’une auto-fiction qui plombe désormais tant de créations, et à laquelle j’ai développé comme une allergie.

La différence invisible, Julie Sachez et Mademoiselle Caroline, 2016.

Le retour de la bondrée et son étonnante couverture ont envahi pendant quelques mois les blogs de lecture, souvent dans le cadre de billets très élogieux. Cette histoire met en scène un libraire au bord de la faillite qui, par le plus grand des hasards, est témoin d’un suicide. Non seulement l’événement le bouleverse, mais il fait ressurgir des souvenirs bien noirs. Et c’est là que le bât blesse. Il n’a vraiment pas de chance, ce Simon, d’assister à deux occasions à la mort d’un tiers ! Et dans les deux cas, les circonstances sont assez déroutantes. Pourquoi aller stocker des livres d’occasion dans une grange située au milieu de nulle part ? Dans quelle école autorise-t-on les enfants à monter sur un toit non sécurisé ? L’intrigue est bancale, peuplée de personnages qu’on peine à saisir, en particulier le héros qu’on a envie de secouer pendant toute la lecture… Une jolie déception, associée à une nouvelle incompréhension des emballements médiatiques autour de certains ouvrages.

Le retour de la bondrée, Aimée de Jongh, 2014.

Bienvenue dans le mois belge !

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Décidément, ce début d’année 2017 est semé d’embûches destinées à empêcher ce salon de vivre. Après les travaux et l’avalanche de copies, c’est la santé qui a flanché en beauté ces deux dernières semaines.  Mais la kyrielle de médecines ingurgitées fait effet à temps pour inaugurer un nouveau mois belge, sous la houlette d’Anne.

Une petite PAL a été constituée pour l’occasion, et les billets viendront ponctuer le mois d’avril.

Pour les curieux et les amateurs de littérature belge, les billets des différents participants seront récapitulés ici.

En bref : le retour des billets de lecture

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Après un faux départ le mois dernier (pour cause de noyade sous une centaine de  copies de bac blanc…), nouveau dépoussiérage et retour des billets de lecture.

Pour faire passer la pilule des travaux, puis des corrections en masse, il a bien fallu se changer les idées avec un peu de lecture. En bref, quelques uns des ouvrages lus ces dernières semaines.

Rien de tel qu’un bon polar historique pour se détendre, et La berceuse de Staline a tout à fait rempli son office. Dans le quatrième volume des enquêtes de François-Claudius Simon, le lecteur embarque pour Moscou. Le policier est chargé d’un surprenant échange, entre un prisonnier sorti des geôles françaises à la demande de Lénine et le neveu d’un ministre accusé d’assassinat en Russie. Il entend bien aussi élucider le massacre d’une famille russe réfugiée à Paris et, joignant l’utile à l’agréable, retrouver sa dulcinée. Comme à son habitude, Guillaume Prévost propose un arrière-plan historique méticuleusement construit et une enquête fort bien ficelée. De quoi ravir les lecteurs convaincus par les enquêtes précédentes (ici, ici et encore ) mais aussi ceux qui découvriraient l’inspecteur Simon.

La berceuse de Staline, Guillaume Prévost, 2014.

La bande dessinée est aussi venue à mon secours, avec un manga adapté de la série Sherlock. Il s’agit du premier volume inspiré de la première saison de l’adaptation télévisée avec Benedict Cumberbatch, intitulé « Une étude en rose ». La transposition du premier épisode de la série est réalisée avec une fidélité étonnante. Non seulement le scénario est parfaitement identique, mais le dessinateur propose des plans qui sont les mêmes que ceux de la série. Ce type de production est évidemment destiné aux fans de la série (et de l’acteur principal…), mais il peut aussi être un moyen de convaincre les lecteurs ne l’ayant pas encore visionnée. Les deux volumes suivants sont attendus dans les mois à venir en France. Avis aux amateurs.

Sherlock, « Une étude en rose », Jay., d’après un scénario de S. Moffat et M. Gatiss, 2013

 

Un coin de tableau #37

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Ces derniers jours la peinture est devenue un souci quotidien. Mais loin des musées et autres galeries, c’est celle qui doit être la dernière touche au long tunnel de travaux plombant ce début d’année…

Pour rompre la monotonie du blanc des plafonds, un tableau de saison d’Albert Marquet. Avant le retour des billets de lecture, notamment sur La septième fonction du langage, un presque coup de coeur.

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« Notre-Dame, temps de neige », A. Marquet, v. 1914, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.

Trois grands fauves

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couvtroisgrandsfauvesRepéré chez une camarade blogueuse voici quelque temps, cet ouvrage difficilement classable a de nouveau suscité ma curiosité après qu’une collègue de Lettres a suggéré que nous organisions une rencontre entre nos élèves et l’auteur, Hugo Boris.

Les trois grands fauves en question sont Georges Danton, Victor Hugo et Winston Churchill. Ils ont en commun une extraordinaire énergie, qui leur fait appréhender la vie avec rage. Hugo Boris ne cherche pas à réaliser des biographies, mais à saisir des tranches de vie révélatrices de la personnalité de chacun de ces grands hommes. Il brode autour de faits historiques et donne du corps à des événements de leur vie personnelle. On tremble avec Danton. On lève un sourcil devant le récit des séances de spiritisme chez les Hugo. Et on admire la bravoure, mâtinée d’inconscience, du jeune Churchill.

Une lecture agréable, qu’il va maintenant falloir introduire auprès des élèves car rendez-vous est pris avec Hugo Boris dans le cadre de la Quinzaine de la librairie.

Trois grands fauves, Hugo Boris, 2013.

Meursault, contre-enquête

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couvmeursaultSur une plage d’Algérie française, un Européen abat un Arabe. L’événement sert de point de départ à un roman devenu célèbre, mais qui néglige la victime. Son frère, Haroun, cherche à lui rendre justice. Soir après soir, il raconte à un jeune homme, qu’il croit universitaire, l’histoire de Moussa, oublié après avoir été assassiné par Meursault, et puis, par ricochets, sa propre histoire, plombée par une enfance endeuillée.

Peu convaincue par la Contre-enquête sur la mort d’Emma Bovary – et donc échaudée par le principe de contre-enquête -, il m’a fallu un peu de temps et les encouragements d’amies lectrices pour oser cette lecture. Le premier tiers du roman a conforté mes craintes. Ces premières pages reviennent sur la mort de Moussa, le procès et le deuil pesant imposé par leur mère. Elles donnent comme une impression d’engluement car les répétitions sont nombreuses et la figure maternelle est assez agaçante. Dès lors qu’Haroun s’émancipe, qu’il se libère du deuil contraint, le propos devient plus passionnant. Le chapitre VII m’a particulièrement frappée. Il évoque l’évolution des pratiques religieuses en Algérie et dénonce avec justesse leurs excès. Là se trouve sans doute une des causes des ennuis de Kamel Daoud depuis la publication du roman. Le regard sur l’Algérie indépendante et les débordements qui ont suivi l’émancipation ne manquent pas non plus d’intérêt.

En somme cet hommage à L’Etranger est plus passionnant que je ne l’avais imaginé, d’autant qu’après un nouveau feuilletage du roman de Camus, les références apparaissent à la fois plus nombreuses et plus subtiles dans l’oeuvre de Kamel Daoud.

Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud, 2013.

De Venise à Venise

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img_20161229_200437_885L’année 2017 commence en fanfare : des travaux assez costauds (mes livres ont un temps été mis sur la sellette…) bousculent mon quotidien depuis deux semaines, et doivent durer encore un peu. Hormis le désordre ambiant, ce sont surtout les divers tracas qui accompagnent la rénovation forcée d’une partie de mon home sweet home qui m’ont tenue éloignée de ce salon. Le plus pénible étant passé, les billets de lecture peuvent faire leur retour, en commençant par un roman extirpé de ma PAL.

A la fin des années 1920, le palais Bialevski, sis à Dorsoduro, accueille plusieurs familles. Le propriétaire des lieux, Edoardo Bialevski, occupe le dernier étage sous les toits. Au piano nobile est installée la famille d’un avocat proche du pouvoir, Silvio Tolotta Pelz. Et à l’entresol vivent les Balmarin. Le lien entre ces familles, entre ces étages, ce sont les enfants. Ils se côtoient à l’école comme dans leurs loisirs, envisagent des unions à venir, cavalent dans les escaliers du palais, se chamaillent, s’immiscent dans les discussions des adultes où la diffusion des idées fascistes tient une place croissante.

Un titre et une couverture (la Salute vue par Turner) avaient jadis suffi à me faire acheter ce roman, car il m’est toujours difficile de résister à Venise. Sur ce point, pas de déception. La Sérénissime est un personnage à part entière, et non seulement un décor. Les descriptions de la ville sont rares, mais Pasinetti parvient à créer une atmosphère proprement vénitienne.

L’intrigue en revanche est plus difficile à saisir. Il s’agit davantage d’une succession de tranches de vie, notamment des aventures adolescentes, racontées par Giorgio, un ami des enfants Balmarin et Tolotta Pelz. Rien de bien palpitant, en somme. Des amours, des querelles, des drames. Et des portraits. Chaque personnage est présenté avec un étonnant luxe de détails, qui finissent d’ailleurs par embrouiller un peu le lecteur et ne les rendent pas plus attachants pour autant. L’arrière-plan historique n’apparaît qu’en filigrane, et la petite histoire, celle des enfantillages, l’emporte sur celle des années 1920.

Un bilan en demi-teinte, donc, pour un roman pas désagréable, mais loin d’être passionnant.

De Venise à Venise, Pier Maria Pasinetti, 1983.

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