Quand sort la recluse

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La publication d’un nouveau roman de Fred Vargas est un événement pour un nombre croissant de lecteurs. Il fut un temps (avant Pars vite et reviens tard) où seuls les initiés se ruaient en librairie pour découvrir les nouvelles aventures des héros fétiches de l’archéologue-écrivain. Désormais, c’est une opération de grande envergure, qui excite l’intérêt des médias de tous poils. Quand sort la recluse n’a pas échappé à ce battage et, en bonne lectrice des premiers temps (un grand merci à mon oncle qui m’a jadis fait découvrir Debout les morts), j’ai suivi le mouvement.

La recluse dont il est question est une araignée (le détail a de l’importance, car il me fallait le signaler très vite à ma soeur qui apprécie Vargas mais bien moins les bestioles à huit pattes). C’est en cherchant l’origine d’une suspecte odeur de poisson dans sa brigade que le commissaire Adamsberg la découvre sur l’écran d’un de ses inspecteurs. Une fois classée la sombre affaire d’assassinat conjugal qui lui a fait quitter les brumes d’Islande, Adamsberg concentre toute son attention sur cette recluse à qui les curieux et les amateurs attribuent trois décès en quelques semaines, à rebours de  l’avis des spécialistes. De cette étrangeté, il fait émerger une enquête clandestine où, peu à peu, ses inspecteurs s’engagent à leur tour.

Il fut un temps où les romans de Fred Vargas étaient denses, compacts (quelque 300 et 350 pages respectivement pour Debout les morts et Pars vite et reviens tard). Ils sont désormais bien plus longs (Quand sort la recluse approche les 500 pages), sans pour autant être plus riches. Il est certes plaisant de retrouver des personnages qui se sont étoffés au fil des enquêtes, de redécouvrir les petites manies des uns et des autres, les drôles d’habitudes de la brigade. Mais on regrette un peu, en tournant les pages du dernier volume, de ne pas y trouver davantage d’inventivité (notamment langagière), comme nous y avait habitués Fred Vargas. L’intrigue elle-même a un goût de réchauffé. Cette histoire de vengeance n’est pas sans rappeler celle de Pars vite et reviens tard. Le retour du préhistorien Mathias préposé aux fouilles aussi a été déjà vu. Idem pour les réticences de certains policiers à s’engager dans une enquête farfelue.

En somme, c’est un roman policier (un rompol, pour reprendre l’expression de Fred Vargas) bien construit et bien écrit. Toutefois pour les lecteurs qui connaissent bien l’auteur, c’est un petit cru. On passe un moment agréable, mais on reste, en tournant la dernière page, un peu sur sa faim.

Quand sort la recluse, Fred Vargas, 2017.

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Sur les chemins noirs

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Croisé chez Keisha, aperçu sur le catalogue de la médiathèque, mais pas sur les rayonnages, et finalement trouvé à bon prix chez G***t, le dernier récit de Sylvain Tesson a éprouvé ma patience pendant un petit moment.

Point d’expédition aux confins de la Terre, cette fois. Moins que l’envie, c’est la forme qui manque à l’auteur pour entreprendre un voyage lointain. Les médias (pas très fins, comme souvent) avaient fait leurs choux gras d’une chute peu glorieuse, et les lecteurs fidèles du globe-trotteur s’inquiétaient d’être sevrés de ses récits fort bien troussés. Car, même si l’homme ne plaît pas forcément, ses textes ont un petit quelque chose en plus.

Or, un an après ses mésaventures aux conséquences plus que fâcheuses, Sylvain Tesson reprend la route. La campagne française fera office d’espace de rééducation. Depuis les pentes du Mercantour, il entreprend une traversée de la France jusqu’à La Hague, avec, comme contrainte, d’éviter autant que faire se peut les voies fréquentées pour se concentrer sur « les chemins noirs », ceux que les cartes elles-mêmes peinent à retrouver.

Tantôt seul avec ses douleurs et ses espoirs, tantôt accompagné d’amis qui viennent crapahuter un jour ou deux à ses côtés, Sylvain Tesson s’enfonce dans des territoires désertés, mais pas totalement vides. Son récit est peut-être moins fantaisiste qu’à l’habitude, mais il gagne en émotion. La description des espaces dits hyper-ruraux est réalisée avec justesse et un soupçon de mélancolie. Toutefois c’est le regard de l’auteur sur les franges urbaines et sur ceux que l’on nomme les néoruraux qui a le plus retenu mon attention de géographe. Ces passages sont courts, mais écrits avec finesse et précision. Bien des aménageurs fous ou de candides citadins seraient fort avisés de lire ces quelques paragraphes avant de se lancer dans des projets déconnectés de la réalité.

Un peu plus de cent pages, qui se lisent avec une facilité déconcertante et qui nous laissent espérer d’autres récits du sieur Tesson.

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, 2016.

Pour les petits #1

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Depuis que ma soeur a eu la bonne idée d’avoir un adorable petit garçon, j’ai une excellente excuse pour explorer les rayonnages d’albums !

Les petits mots polis sont à la fois ludiques, avec les languettes à tirer, et éducatifs. Les Minousses, de jeunes copains bien mignons, oublient parfois que certains mots facilitent la vie. Papa et Maman veillent au grain pour leur rappeler les « mots magiques ». Le système de languettes permet de demander au petit lecteur s’il sait ce que les petits héros devraient dire… Un joli album, comme savent les faire les éditions Milan.

Les petits mots polis, Alice Le Hénand et Thierry Bedouet, 2014 – 2017.

Pierre Lapin est (re)devenu un personnage en vogue. Les histoires et les dessins de Beatrix Potter continuent de séduire les petits et leurs parents. Cette mini version des aventures de Pierre, équipée d’une cordelette, peut sans nul doute occuper des enfants qui trouvent parfois le temps long en poussette. L’histoire est très courte. Une introduction à des albums plus long, une mise en bouche pour les apprentis lecteurs, en somme.

Pierre Lapin, Mon premier livre pour poussette, d’après Beatrix Potter, 2001 – 2017.

Maigret au Picratt’s

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Un mois belge sans Simenon, c’est comme un repas sans café ou un nouvel an sans champagne… Pour clore l’édition 2017, j’ai donc choisi une enquête du commissaire Maigret.

Au petit matin, une danseuse sort du club un peu louche où elle passe ses nuits. Elle se rend au commissariat du quartier, où elle déclare avoir surpris une conversation entre des clients (dont un s’appellerait Oscar) évoquant l’assassinat d’une comtesse. A peine est-elle sortie des bureaux de la police que la jeune femme est occise. Ce sont donc deux meurtres sur lesquels Jules Maigret doit enquêter, un bien réel et un à venir.

Cette histoire ne m’était pas inconnue car j’en ai vu l’adaptation télévisuelle avec Bruno Cremer (le meilleur des acteurs ayant interprété Maigret, après Gabin…). Comme à son habitude, Maigret prend le pouls du quartier où le crime a été commis (Pigalle, ici), côtoie les proches de la victime, observe, pose des questions anodines en apparence. Et ses qualités de psychologue, associées au travail de fourmi de ses subordonnés, finissent par démasquer le coupable. C’est au moment du dénouement que j’ai eu une surprise : le meurtrier du roman n’est pas celui de l’adaptation télé (Maigret et les plaisirs de la nuit), alors que l’essentiel de l’intrigue suit pas à pas celle de Simenon. Pour cette trouvaille et pour le plaisir de suivre Maigret, cette lecture fut, une fois encore, un agréable moment.

Maigret au Picratt’s, Georges Simenon, 1951.

Et tous seront surpris

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Voici un titre excellemment choisi ! Dans ce recueil de treize nouvelles la surprise est autant celle des personnages, confrontés à des situations qui les désarçonnent un tantinet, que celle du lecteur, souvent étonné de la chute des différents textes proposés.

Il est principalement question de relations humaines, entre époux, entre collègues de travail, entre enfants et parents, entre amoureux ou amants. Mais point de bons sentiments ou de fins gentillettes. Le cynisme tient le haut du pavé dans ces tranches de vie d’apparence si ordinaire. Et le style de l’auteur, dépourvu de fioritures inutiles, vient élégamment amadouer le lecteur qui, à chaque fois, se laisse surprendre.

Une lecture enthousiasmante, permise par les Editions Quadrature qui ont soutenu le concours de clôture du mois belge 2016.

Et tous seront surpris, Monique Persoons, 2016.

Orlanda

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Jacqueline Harpman est un des auteurs que j’ai découverts avec plaisir lors du l’édition 2016 du mois belge. Elle faisait partie, cette année, des lectures indispensables et, grâce aux ressources de la médiathèque, c’est Orlanda qui s’est imposé.

Dans un café parisien, en attente de son train pour Bruxelles, Aline s’échine à relire Orlando pour préparer un cours sur Virginia Woolf. Elle s’ennuie un peu car l’auteur ne fait pas partie des chouchous de cette spécialiste de Proust. Ce manque d’enthousiasme aboutit à  un événement plutôt hors du commun : la part masculine d’Aline, celle qui pousse par exemple à marcher à grandes enjambées inélégantes, celle qui s’est trouvée enfouie sous l’effet d’une éducation destinée à façonner une jeune femme bien élevée, s’échappe pour aller s’installer dans le corps de Lucien, attablé non loin. Parce que ce n’est plus vraiment Lucien, la narratrice nomme Orlanda ce nouveau personnage qui découvre les mille et une joies d’être un homme, qui ose séduire et s’affirmer. Mais très vite, à peine rentré à Bruxelles, Orlanda se languit d’Aline et, pour rendre sa nouvelle vie plus piquante, provoque leur rencontre, et vient jeter le trouble chez la jeune femme.

Ce récit se prête très bien aux changements de points de vue et l’auteur ne s’en prive pas, glissant d’Orlanda à Aline, en passant par la narratrice elle-même qui y va de ses petits commentaires bien sentis. La psychologie tient, comme souvent chez Jacqueline Harpman, rattrapée par ses réflexes de psychanalyste, une place centrale. La contrainte de l’éducation, qui impose de brider ses envies pour répondre aux attentes sociales, est gentiment égratignée. Et si, avec le personnage d’Orlanda, la liberté absolue semble un temps portée aux nues, elle ne triomphe pas. Le dénouement peut en effet laisser le lecteur perplexe car il s’appuie sur une transgression. Il met cependant en exergue la recherche d’un équilibre, d’une forme de compromis, où les désirs ne semblent appréciables qu’à condition d’être tempérés.

Après avoir lu deux romans de l’auteur, il est manifeste que certains thèmes sont omniprésents dans son oeuvre. Celui de la dualité était présent dans Le Bonheur dans le crime, où un frère et une soeur vivaient une relation fusionnelle. On trouve ici un clin d’oeil assez net à cette situation, puisque Aline présente Orlanda comme son frère. Les jolies maisons de Bruxelles font également une apparition. Et les références littéraires foisonnent, notamment à Marcel Proust et Virginia Woolf. Le ton paraît souvent léger, un tantinet badin par moments, mais le propos d’Orlanda est d’une richesse étonnante. En quelque deux cent cinquante pages, Jacqueline Harpman aborde une kyrielle de thèmes susceptibles d’entraîner bien des lectures annexes pour les approfondir, à commencer par Orlando ou La Recherche.

En somme, cette seconde incursion dans l’oeuvre de Jacqueline Harpman a été un succès, qui laisse entrevoir une poursuite de l’exploration, lors de prochaines éditions du mois belge, ou avant.

Orlanda, Jacqueline Harpman, 1996 (récompensé par le Prix Médicis).

La libraire de la place aux Herbes

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Une parenthèse dans les lectures belges pour évoquer un roman au sous-titre évocateur « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es ».

La lassitude de la vie parisienne, autant que l’impression de liberté retrouvée une fois les enfants envolés du nid, poussent Nathalie et son époux à s’installer à Uzès. Professeur de Lettres, Nathalie a le sentiment d’avoir un peu fait le tour du métier. L’occasion de se renouveler, de tenter autre chose, se présente quand la librairie de la place aux Herbes est mise en vente. Nathalie se laisse aller à un achat tout à la fois coup de tête et coup de coeur. Elle apprend sur le tas à mener son commerce et à frayer avec les lecteurs.

Composé de tranches de vie, qui correspondent à autant de lecteurs différents, ce roman raconte non seulement comment Nathalie devient libraire mais surtout comment son métier la conduit à rencontrer des personnes dont les livres lui permettent de partager, pour un moment, les soucis ou les joies. Certaines de ces histoires sont touchantes, comme la toute première mettant en scène une jeune fille qui apprend à s’affranchir des conseils de lecture maternels ou celle du marcheur. D’autres sont un peu tirées par les cheveux, car l’héroïne outrepasse largement son rôle de libraire pour s’improviser mère de substitution ou psychologue. L’histoire du soldat dans le coma ou celle de Leïla, la jeune commerçante ambulante qui ne savait pas lire, manquent de vraisemblance. On retrouve des accents de Au bon roman, mais c’en est une version plus caricaturale qui est proposée. Et si on veut chicaner un peu, il aurait été pertinent de se renseigner un peu sur le métier de professeur de Lettres : les élèves de Terminale scientifique ne disposent plus aujourd’hui d’une option Littérature…

Les amateurs de « happy ends » trouveront sans conteste leur bonheur dans ce roman où les problèmes se résolvent grâce à la bonne volonté et aux bonnes lectures. Les deux cents pages se lisent avec facilité, car le style de l’auteur est très fluide, mais je ne suis pas certaine qu’il m’en restera grand’chose dans quelques années. Peut-être les illustrations de Camille Penchinat qui peuplent agréablement ces pages, et l’idée qu’il est possible, quand on en a vraiment envie, de changer de vie pour se consacrer à une passion.

La libraire de la place aux Herbes, Eric de Kermel, 2017.

Regarde la vague

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Après la lecture du Sentiment du fleuve, ma PAL s’était enrichie d’un second roman de François Emmanuel, longtemps délaissé. Le mois belge était l’occasion idéale pour renouer avec un style et une vision du monde, comme hors du temps.

Les cinq enfants Fougeray ne se voient guère, surtout depuis la disparition en mer de leur père, et ils se parlent peu. Mais voilà qu’Olivier, l’aîné, choisit de les rassembler tous dans la maison familiale à l’occasion de son mariage. Une perspective peu enthousiasmante pour ses trois soeurs et son frère, préoccupés par ailleurs.

Les épousailles et la fête qui les accompagne ne semblent qu’un prétexte. Il n’en est question qu’à la marge, au travers de détails d’organisation (dresser des tables, ouvrir ou fermer des parasols, faire réchauffer des entrées…). L’essentiel du roman tient dans ses personnages. Le récit est mené du point de vue de chacun des frères et soeurs qui, tour à tour, profitent de cette parenthèse dans le quotidien pour faire un point sur leur vie ou se remémorer les souvenirs d’enfance. Même si Olivier paraît en retrait, tous ont comme points communs un sentiment de solitude et comme une mélancolie qui les empêche de s’épanouir. Et quand ils finissent par se parler, les vérités énoncées ne sont pas toujours agréables à entendre.

Ce roman sans intrigue véritable, où des pans entiers de l’histoire des personnages restent méconnus (les circonstances de la mort du petit frère, Pierrot, par exemple), se lit sans y paraître car le style de François Emmanuel est comme la vague du titre : il emporte le lecteur d’un mouvement régulier et hypnotique.

Regarde la vague, François Emmanuel, 2007.