Maigret au Picratt’s

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Un mois belge sans Simenon, c’est comme un repas sans café ou un nouvel an sans champagne… Pour clore l’édition 2017, j’ai donc choisi une enquête du commissaire Maigret.

Au petit matin, une danseuse sort du club un peu louche où elle passe ses nuits. Elle se rend au commissariat du quartier, où elle déclare avoir surpris une conversation entre des clients (dont un s’appellerait Oscar) évoquant l’assassinat d’une comtesse. A peine est-elle sortie des bureaux de la police que la jeune femme est occise. Ce sont donc deux meurtres sur lesquels Jules Maigret doit enquêter, un bien réel et un à venir.

Cette histoire ne m’était pas inconnue car j’en ai vu l’adaptation télévisuelle avec Bruno Cremer (le meilleur des acteurs ayant interprété Maigret, après Gabin…). Comme à son habitude, Maigret prend le pouls du quartier où le crime a été commis (Pigalle, ici), côtoie les proches de la victime, observe, pose des questions anodines en apparence. Et ses qualités de psychologue, associées au travail de fourmi de ses subordonnés, finissent par démasquer le coupable. C’est au moment du dénouement que j’ai eu une surprise : le meurtrier du roman n’est pas celui de l’adaptation télé (Maigret et les plaisirs de la nuit), alors que l’essentiel de l’intrigue suit pas à pas celle de Simenon. Pour cette trouvaille et pour le plaisir de suivre Maigret, cette lecture fut, une fois encore, un agréable moment.

Maigret au Picratt’s, Georges Simenon, 1951.

Et tous seront surpris

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Voici un titre excellemment choisi ! Dans ce recueil de treize nouvelles la surprise est autant celle des personnages, confrontés à des situations qui les désarçonnent un tantinet, que celle du lecteur, souvent étonné de la chute des différents textes proposés.

Il est principalement question de relations humaines, entre époux, entre collègues de travail, entre enfants et parents, entre amoureux ou amants. Mais point de bons sentiments ou de fins gentillettes. Le cynisme tient le haut du pavé dans ces tranches de vie d’apparence si ordinaire. Et le style de l’auteur, dépourvu de fioritures inutiles, vient élégamment amadouer le lecteur qui, à chaque fois, se laisse surprendre.

Une lecture enthousiasmante, permise par les Editions Quadrature qui ont soutenu le concours de clôture du mois belge 2016.

Et tous seront surpris, Monique Persoons, 2016.

Orlanda

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Jacqueline Harpman est un des auteurs que j’ai découverts avec plaisir lors du l’édition 2016 du mois belge. Elle faisait partie, cette année, des lectures indispensables et, grâce aux ressources de la médiathèque, c’est Orlanda qui s’est imposé.

Dans un café parisien, en attente de son train pour Bruxelles, Aline s’échine à relire Orlando pour préparer un cours sur Virginia Woolf. Elle s’ennuie un peu car l’auteur ne fait pas partie des chouchous de cette spécialiste de Proust. Ce manque d’enthousiasme aboutit à  un événement plutôt hors du commun : la part masculine d’Aline, celle qui pousse par exemple à marcher à grandes enjambées inélégantes, celle qui s’est trouvée enfouie sous l’effet d’une éducation destinée à façonner une jeune femme bien élevée, s’échappe pour aller s’installer dans le corps de Lucien, attablé non loin. Parce que ce n’est plus vraiment Lucien, la narratrice nomme Orlanda ce nouveau personnage qui découvre les mille et une joies d’être un homme, qui ose séduire et s’affirmer. Mais très vite, à peine rentré à Bruxelles, Orlanda se languit d’Aline et, pour rendre sa nouvelle vie plus piquante, provoque leur rencontre, et vient jeter le trouble chez la jeune femme.

Ce récit se prête très bien aux changements de points de vue et l’auteur ne s’en prive pas, glissant d’Orlanda à Aline, en passant par la narratrice elle-même qui y va de ses petits commentaires bien sentis. La psychologie tient, comme souvent chez Jacqueline Harpman, rattrapée par ses réflexes de psychanalyste, une place centrale. La contrainte de l’éducation, qui impose de brider ses envies pour répondre aux attentes sociales, est gentiment égratignée. Et si, avec le personnage d’Orlanda, la liberté absolue semble un temps portée aux nues, elle ne triomphe pas. Le dénouement peut en effet laisser le lecteur perplexe car il s’appuie sur une transgression. Il met cependant en exergue la recherche d’un équilibre, d’une forme de compromis, où les désirs ne semblent appréciables qu’à condition d’être tempérés.

Après avoir lu deux romans de l’auteur, il est manifeste que certains thèmes sont omniprésents dans son oeuvre. Celui de la dualité était présent dans Le Bonheur dans le crime, où un frère et une soeur vivaient une relation fusionnelle. On trouve ici un clin d’oeil assez net à cette situation, puisque Aline présente Orlanda comme son frère. Les jolies maisons de Bruxelles font également une apparition. Et les références littéraires foisonnent, notamment à Marcel Proust et Virginia Woolf. Le ton paraît souvent léger, un tantinet badin par moments, mais le propos d’Orlanda est d’une richesse étonnante. En quelque deux cent cinquante pages, Jacqueline Harpman aborde une kyrielle de thèmes susceptibles d’entraîner bien des lectures annexes pour les approfondir, à commencer par Orlando ou La Recherche.

En somme, cette seconde incursion dans l’oeuvre de Jacqueline Harpman a été un succès, qui laisse entrevoir une poursuite de l’exploration, lors de prochaines éditions du mois belge, ou avant.

Orlanda, Jacqueline Harpman, 1996 (récompensé par le Prix Médicis).

La libraire de la place aux Herbes

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Une parenthèse dans les lectures belges pour évoquer un roman au sous-titre évocateur « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es ».

La lassitude de la vie parisienne, autant que l’impression de liberté retrouvée une fois les enfants envolés du nid, poussent Nathalie et son époux à s’installer à Uzès. Professeur de Lettres, Nathalie a le sentiment d’avoir un peu fait le tour du métier. L’occasion de se renouveler, de tenter autre chose, se présente quand la librairie de la place aux Herbes est mise en vente. Nathalie se laisse aller à un achat tout à la fois coup de tête et coup de coeur. Elle apprend sur le tas à mener son commerce et à frayer avec les lecteurs.

Composé de tranches de vie, qui correspondent à autant de lecteurs différents, ce roman raconte non seulement comment Nathalie devient libraire mais surtout comment son métier la conduit à rencontrer des personnes dont les livres lui permettent de partager, pour un moment, les soucis ou les joies. Certaines de ces histoires sont touchantes, comme la toute première mettant en scène une jeune fille qui apprend à s’affranchir des conseils de lecture maternels ou celle du marcheur. D’autres sont un peu tirées par les cheveux, car l’héroïne outrepasse largement son rôle de libraire pour s’improviser mère de substitution ou psychologue. L’histoire du soldat dans le coma ou celle de Leïla, la jeune commerçante ambulante qui ne savait pas lire, manquent de vraisemblance. On retrouve des accents de Au bon roman, mais c’en est une version plus caricaturale qui est proposée. Et si on veut chicaner un peu, il aurait été pertinent de se renseigner un peu sur le métier de professeur de Lettres : les élèves de Terminale scientifique ne disposent plus aujourd’hui d’une option Littérature…

Les amateurs de « happy ends » trouveront sans conteste leur bonheur dans ce roman où les problèmes se résolvent grâce à la bonne volonté et aux bonnes lectures. Les deux cents pages se lisent avec facilité, car le style de l’auteur est très fluide, mais je ne suis pas certaine qu’il m’en restera grand’chose dans quelques années. Peut-être les illustrations de Camille Penchinat qui peuplent agréablement ces pages, et l’idée qu’il est possible, quand on en a vraiment envie, de changer de vie pour se consacrer à une passion.

La libraire de la place aux Herbes, Eric de Kermel, 2017.

Regarde la vague

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Après la lecture du Sentiment du fleuve, ma PAL s’était enrichie d’un second roman de François Emmanuel, longtemps délaissé. Le mois belge était l’occasion idéale pour renouer avec un style et une vision du monde, comme hors du temps.

Les cinq enfants Fougeray ne se voient guère, surtout depuis la disparition en mer de leur père, et ils se parlent peu. Mais voilà qu’Olivier, l’aîné, choisit de les rassembler tous dans la maison familiale à l’occasion de son mariage. Une perspective peu enthousiasmante pour ses trois soeurs et son frère, préoccupés par ailleurs.

Les épousailles et la fête qui les accompagne ne semblent qu’un prétexte. Il n’en est question qu’à la marge, au travers de détails d’organisation (dresser des tables, ouvrir ou fermer des parasols, faire réchauffer des entrées…). L’essentiel du roman tient dans ses personnages. Le récit est mené du point de vue de chacun des frères et soeurs qui, tour à tour, profitent de cette parenthèse dans le quotidien pour faire un point sur leur vie ou se remémorer les souvenirs d’enfance. Même si Olivier paraît en retrait, tous ont comme points communs un sentiment de solitude et comme une mélancolie qui les empêche de s’épanouir. Et quand ils finissent par se parler, les vérités énoncées ne sont pas toujours agréables à entendre.

Ce roman sans intrigue véritable, où des pans entiers de l’histoire des personnages restent méconnus (les circonstances de la mort du petit frère, Pierrot, par exemple), se lit sans y paraître car le style de François Emmanuel est comme la vague du titre : il emporte le lecteur d’un mouvement régulier et hypnotique.

Regarde la vague, François Emmanuel, 2007.

Petit bilan des lectures dessinées

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Entre deux quintes de toux et dans un brouillard fiévreux, les bandes dessinées m’ont tenu compagnie ces dernières semaines. Grâce à mon cher mari, qui a le truc pour mettre la main sur les pépites de la médiathèque, j’ai pu lire La différence invisible et Le retour de la bondrée.

C’est avec curiosité et quelques connaissances sur le sujet que j’ai abordé La différence invisible. Le syndrome d’Asperger a surgi dans mon quotidien l’an dernier puisque, dans une de mes classes, se trouvait un élève autiste Asperger. Si le style graphique m’a beaucoup plu, le personnage de Marguerite a un je-ne-sais-quoi d’agaçant et d’artificiel. La présentation du syndrome d’Asperger est un peu caricaturale, d’autant qu’il peut prendre des formes différentes et susciter des réactions bien plus nuancées que celles qui sont présentées (le préjugé de l’autiste incapable de communication ou de regarder son interlocuteur dans les yeux, répété chez plusieurs interlocuteurs de Marguerite, est un tantinet excessif). Il n’est pas certain que cette bande dessinée permette vraiment de faire comprendre ce qu’est l’autisme ou le syndrome d’Asperger, d’autant qu’elle propose une vision un peu simpliste des choses. La présentation est peut-être trop personnelle, nourrie d’une auto-fiction qui plombe désormais tant de créations, et à laquelle j’ai développé comme une allergie.

La différence invisible, Julie Sachez et Mademoiselle Caroline, 2016.

Le retour de la bondrée et son étonnante couverture ont envahi pendant quelques mois les blogs de lecture, souvent dans le cadre de billets très élogieux. Cette histoire met en scène un libraire au bord de la faillite qui, par le plus grand des hasards, est témoin d’un suicide. Non seulement l’événement le bouleverse, mais il fait ressurgir des souvenirs bien noirs. Et c’est là que le bât blesse. Il n’a vraiment pas de chance, ce Simon, d’assister à deux occasions à la mort d’un tiers ! Et dans les deux cas, les circonstances sont assez déroutantes. Pourquoi aller stocker des livres d’occasion dans une grange située au milieu de nulle part ? Dans quelle école autorise-t-on les enfants à monter sur un toit non sécurisé ? L’intrigue est bancale, peuplée de personnages qu’on peine à saisir, en particulier le héros qu’on a envie de secouer pendant toute la lecture… Une jolie déception, associée à une nouvelle incompréhension des emballements médiatiques autour de certains ouvrages.

Le retour de la bondrée, Aimée de Jongh, 2014.

Bienvenue dans le mois belge !

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Décidément, ce début d’année 2017 est semé d’embûches destinées à empêcher ce salon de vivre. Après les travaux et l’avalanche de copies, c’est la santé qui a flanché en beauté ces deux dernières semaines.  Mais la kyrielle de médecines ingurgitées fait effet à temps pour inaugurer un nouveau mois belge, sous la houlette d’Anne.

Une petite PAL a été constituée pour l’occasion, et les billets viendront ponctuer le mois d’avril.

Pour les curieux et les amateurs de littérature belge, les billets des différents participants seront récapitulés ici.

En bref : le retour des billets de lecture

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Après un faux départ le mois dernier (pour cause de noyade sous une centaine de  copies de bac blanc…), nouveau dépoussiérage et retour des billets de lecture.

Pour faire passer la pilule des travaux, puis des corrections en masse, il a bien fallu se changer les idées avec un peu de lecture. En bref, quelques uns des ouvrages lus ces dernières semaines.

Rien de tel qu’un bon polar historique pour se détendre, et La berceuse de Staline a tout à fait rempli son office. Dans le quatrième volume des enquêtes de François-Claudius Simon, le lecteur embarque pour Moscou. Le policier est chargé d’un surprenant échange, entre un prisonnier sorti des geôles françaises à la demande de Lénine et le neveu d’un ministre accusé d’assassinat en Russie. Il entend bien aussi élucider le massacre d’une famille russe réfugiée à Paris et, joignant l’utile à l’agréable, retrouver sa dulcinée. Comme à son habitude, Guillaume Prévost propose un arrière-plan historique méticuleusement construit et une enquête fort bien ficelée. De quoi ravir les lecteurs convaincus par les enquêtes précédentes (ici, ici et encore ) mais aussi ceux qui découvriraient l’inspecteur Simon.

La berceuse de Staline, Guillaume Prévost, 2014.

La bande dessinée est aussi venue à mon secours, avec un manga adapté de la série Sherlock. Il s’agit du premier volume inspiré de la première saison de l’adaptation télévisée avec Benedict Cumberbatch, intitulé « Une étude en rose ». La transposition du premier épisode de la série est réalisée avec une fidélité étonnante. Non seulement le scénario est parfaitement identique, mais le dessinateur propose des plans qui sont les mêmes que ceux de la série. Ce type de production est évidemment destiné aux fans de la série (et de l’acteur principal…), mais il peut aussi être un moyen de convaincre les lecteurs ne l’ayant pas encore visionnée. Les deux volumes suivants sont attendus dans les mois à venir en France. Avis aux amateurs.

Sherlock, « Une étude en rose », Jay., d’après un scénario de S. Moffat et M. Gatiss, 2013

 

Un coin de tableau #37

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Ces derniers jours la peinture est devenue un souci quotidien. Mais loin des musées et autres galeries, c’est celle qui doit être la dernière touche au long tunnel de travaux plombant ce début d’année…

Pour rompre la monotonie du blanc des plafonds, un tableau de saison d’Albert Marquet. Avant le retour des billets de lecture, notamment sur La septième fonction du langage, un presque coup de coeur.

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« Notre-Dame, temps de neige », A. Marquet, v. 1914, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.