Le retour du mois belge

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Comme chaque année depuis 6 ans, avril est placé sous le signe de la Belgique, pays cher à mon coeur s’il en est. Ce sera l’occasion, entre deux lectures pour le prix ELLE, de lire belge.

Anne propose quelques rendez-vous pour des lectures sur des thèmes ou des auteurs communs. Je pense en honorer plusieurs – ma PAL se prépare gentiment…

Avis aux amateurs !

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Anatomie d’un scandale

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Il est rare que Kate Woodcroft se laisse impressionner. Elle est une avocate de renom, encline à défendre la veuve et l’orphelin, même quand leur cause semble perdue d’avance. Lorsqu’arrive entre ses mains une affaire de viol mettant en cause un homme politique très en vue – James Whitehouse -, elle n’a aucune hésitation. Nul autre qu’elle ne saurait conduire cette affaire avec plus de conviction.

Bien que l’intrigue soit pure fiction, le roman de Sarah Vaughan a des accents très réalistes. En choisissant comme point central du scandale la question du consentement, l’auteur apporte, à sa manière, une pierre supplémentaire à l’édifice MeToo. De tous les points de vue narratifs proposés, ce sont ceux des personnages féminins qui sont les plus nombreux. On inverse, pour une fois, le rapport de forces, celui qui donne, dans la vie de tous les jours, davantage de poids à la parole des hommes qu’à celle des femmes. Pourtant le dénouement de l’histoire n’est pas particulièrement optimiste, d’autant qu’il est sans doute l’élément le plus vraisemblable du roman.

On pourrait en effet reprocher une accumulation de coïncidences (le scandale tombe un peu aisément entre les mains de l’avocate qui y tient le plus ; le fait que la plupart des protagonistes aient des souvenirs et des expériences en commun est un peu too much) et de rebondissements ou dévoilements (notamment à propos du personnage principal) gentiment grossiers. Un peu plus de subtilité aurait été largement profitable à un roman dont le sujet reste néanmoins pertinent.

D’ailleurs le scandale ne se cantonne pas nécessairement à celui qui est dénoncé dans le procès qui occupe l’essentiel du roman. Le plus scandaleux est sans doute l’impunité dont bénéficient les puissants, à l’université où ils se permettent des comportements de goujats au nom de la tradition, comme en politique. Quels que soient les lois ou les efforts des procureurs comme des journalistes, certains semblent toujours parvenir à passer entre les mailles du filet. C’est dans cette réflexion, noyée dans le récit du travail judiciaire, qui me semble l’aspect le plus incisif, celui qui justifie vraiment la lecture de ce roman judiciaire plutôt bien construit.

Anatomie d’un scandale, Sarah Vaughan, 2018.

Une maison parmi les arbres

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Morty Lear vient de mourir. Cet auteur de livres pour enfants laisse derrière lui la gestion de ses œuvres, une collection d’objets inspirés d’Alice au pays des merveilles et une maison dans le Connecticut. Tomasina Daulair, son assistante / dame de compagnie hérite de l’ensemble, ainsi que d’un projet de biopic sur Morty, qui conduit l’acteur vedette à explorer le passé du défunt.

Qu’il est plaisant de se plonger dans un roman où la préoccupation première n’est pas une intrigue menée tambour battant avec une avalanche de péripéties ! Comme Morty Lear s’est installé dans sa maison parmi les arbres pour y trouver le calme, le lecteur peut s’installer tranquillement dans un roman paisible où comptent d’abord les personnages. Il  les regarde vivre, réagir aux événements, en particulier la mort de Morty qui bouscule bien des équilibres.

Julia Glass propose une réflexion sur le sens de la vie et, pour ce faire, elle impose un rythme nécessairement lent. Elle dessine le parcours de personnages aux origines et aux ambitions différentes, de l’enfance à l’âge adulte, voire la maturité pour certains. L’influence de la famille, les choix conscients ou contraints guident chacun des protagonistes du roman. En filigrane apparaît aussi le tableau d’une époque, où la jeunesse et l’originalité à tout crin sont davantage récompensées que l’expérience ou la pondération.

Le contexte de l’intrigue, à savoir le petit monde des écrivains et de ceux qui les accompagnent, crée un écho avec certains romans de Paul Auster. Le pouvoir des mots et des livres, les liens avec le public et la question de la postérité d’un auteur sont en effet des thèmes communs. Mais le style de Julia Glass se distingue par une plus grande légèreté, une forme subtile d’optimisme qui fait de la lecture de son roman une parenthèse enchantée.

Une maison parmi les arbres, Julia Glass, 2018.

Edmonde

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Un personnage atypique et une époque (l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale) qui fait toujours recette : cet hommage à la jeunesse d’Edmonde Charles-Roux a tout d’un portrait classique, destiné à plaire. Entre recherches documentaires et ajouts fictionnels pour remplir les blancs de l’histoire, cet Edmonde est une manière de reconstitution historique, où les faits sont scellés élégamment d’un ciment littéraire de qualité.

Si le propos n’est pas en soi d’une grande originalité, l’ouvrage a le mérite de se lire avec plaisir. Le style est élégant, parsemé de pointes d’humour. L’admiration de l’auteur pour son personnage est palpable. Derrière l’écrivain se tient une femme sensible et sensée, qui ne s’appesantit pas sur ses états d’âme. Les émotions tiennent néanmoins une place importante dans ce récit, mais sans jamais basculer dans le sentimentalisme ou le pathos. Le deuil d’Edmonde Charles-Roux, à qui son amour de jeunesse est enlevé brutalement, est mis en scène avec retenue et dignité. Dans son combat pour venir en aide à sa sœur autant que dans ses emportements contre un supérieur irritant se lisent une volonté sans faille et un attachement à des valeurs inculquées par une famille républicaine convaincue.

Entre les extraits de lettres empruntées à la correspondance d’Edmonde Charles-Roux et le récit, point de solution de continuité. Un portrait réussi, en somme.

Edmonde, Dominique de Saint-Pern, 2019.

9 ans

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Un mois de février bien chargé professionnellement et personnellement a eu raison de l’activité de ce salon. C’est donc silencieusement qu’il a fêté, voici quelques jours, ses 9 années d’existence, plus ou moins féconde.

Avant le retour des billets de lecture – dès la semaine prochaine -, un aperçu de mon alibi pour ces derniers jours…

Itinéraire bis

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La saison des Oscars est l’un des moments, dans l’existence du public américanisé, où son besoin de mesurer ce qui ne peut l’être rejoint son inclination pour les médailles, et relance son intérêt pour un cinéma autre que le cinéma de consommation, c’est-à-dire le cinéma de tapis rouge où les biopics sont toujours de bon ton. C’est donc le moment idéal pour les scandales, surtout à l’heure où les tweets navrants d’un James Gunn peuvent lui valoir un licenciement malgré pénitence ou prescription, même si cela revient à confondre biographie et filmographie car l’image participe de la marque. Et c’est aujourd’hui l’occasion de reprocher à Green book de ne pas être assez « black », voire de ressusciter du débat #OscarsSoWhite le test imité de celui de Bechdel pour vérifier si « African-Americans and other minorities have fully realized lives rather than serve as scenery in white stories », autrement dit le test de DuVernay proposé par la journaliste Manohla Dargis. Car on reproche au film d’être conçu du point de vue du personnage blanc, mais Kareem Abdul-Jabbar a relevé pour The Hollywood reporter qu’il s’agissait d’un protagoniste dont les interactions avec le personnage noir aboutissaient à des changements, et qu’il était l’interface idéale avec les spectateurs le plus susceptibles d’en être affectés…

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Mais le Noir qui va dans le Sud de Crow est gay, et le public se dira peut-être que cela fait beaucoup, quelle que soit la valeur accordée au label « histoire vraie », qui permet d’assimiler le questionnement sur la « noirceur » du film au faux procès, sans garantir d’entendre les morceaux composés par l’homme à l’origine du personnage. Mais il se le dira fugitivement car la confirmation de ce trait ressemble aux autres situations, quand la plupart sont présentées avec une manière qui vise à éviter tout juste le cliché sans pour autant éviter le sujet, et dans une logique hésitant volontairement entre road movie et Christmas carol. Etranger hors de sa tour d’ivoire ou de son Steinway et de son Cutty Sark, aux Blancs pour avoir leur culture sans leur couleur et aux Noirs pour avoir des manières de maîtres ou leurs moyens, le personnage du docteur Shirley, interprété par Mahershala Ali avec cette délicatesse de démineur opposé à des caricatures explosives, a choisi la musique comme thérapie ou la dignité au prix de la solitude, lentement fragilisée par cette transformation dont il est en partie responsable chez son chauffeur, et ce partenaire lointain qu’est l’épouse à laquelle il parle ou écrit comme un Cyrano. Face à lui, Viggo Mortensen joue de son contre-emploi de la même façon que le réalisateur, mieux après être passé de l’exposition conventionnelle de la famille italo-américaine à l’accumulation de choses simples ou brèves et signifiantes ensemble, comme s’il vivait les changements de son personnage en appliquant la Méthode dans ce qui fait l’effet d’une comédie de caractère, ou d’un joli contrepoint à In the heat of the night.

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Les tribulations d’Arthur Mineur

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A mi-chemin entre Le tour du monde en 80 jours et Les tribulations d’un Chinois en Chine, le roman d’A. S. Greer a de faux airs de roman d’aventures. Le prétexte même du périple est un peu fou : Arthur Mineur, dont le nom est un écho manifeste à la condition de celui qui le porte, cherche par tous les moyens à justifier son absence au mariage d’un ancien amant. Pour se fournir une excuse recevable, il décide de répondre positivement à toutes les invitations qui lui ont été faites, même par-delà les océans.

Chaque étape de ce voyage improvisé apporte son lot de péripéties et de surprises, qui conduisent le personnage principal à s’interroger aussi bien sur son passé que sur son avenir. Les situations cocasses s’enchaînent. Sous des dehors un peu farfelus, le propos largement teinté d’ironie amène les personnages autant que le lecteur à s’interroger sur des sujets tout à fait sérieux, comme la solitude et la vieillesse, ou le métier d’écrivain et le génie. L’auteur en profite pour écorner gentiment le petit monde de la littérature, dénoncer avec drôlerie ses travers.

L’intelligence de ce roman tient enfin dans sa capacité à construire, comme une trame à peine perceptible, une intrigue qui se dévide en contrepoint des aventures abracadabrantesques d’Arthur Mineur. Parce que dans toute histoire d’aventures se niche une romance.

Les tribulations d’Arthur Mineur, Andrew Sean Greer, 2017.

Les inséparables

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Simone Veil est, depuis les années 1970, une de ces figures qui fascinent ou agacent. Nombreux sont, par conséquent, les écrits la concernant, en particulier depuis un an et demi. On peut donc raisonnablement s’interroger sur la nécessité d’écrire (et de lire) un énième ouvrage à son sujet.

Il se trouve que la biographie familiale de Dominique Missika est tout à la fois originale et classique. Ce qui la distingue, c’est la volonté de présenter Simone Veil aux côtés de ses sœurs, dont le rôle n’est pas limité à celui de faire-valoir. Mais le style et la narration, propres aux travaux d’historiens, peuvent décontenancer des lecteurs habitués à plus de sentimentalisme ou de démonstration.

Il est fort probable que, pour certains, les qualités, scientifiques autant que stylistiques, de ce récit, risquent de passer inaperçues. Pourtant le parcours de Simone Veil est présenté ici en parallèle de celui de ses sœurs, notamment de Denise Vernay. Mettre en regard leurs expériences respectives de la déportation, puis du retour à la vie permet de prendre conscience que les mémoires de la Seconde Guerre mondiale ont été appréciées différemment selon les époques. Dominique Missika, historienne, évoque avec justesse les frustrations de la déportée raciale, puis celles de la résistante, quand tourne le vent des commémorations. Les défauts de l’une et l’autre, leurs agacements sont de fait plus intéressants que leurs petites victoires ou leurs joies car ils en apprennent davantage au lecteur sur ces femmes.

Les inséparables est loin de se limiter à une simple évocation de la famille de Simone Veil. C’est aussi, dans la lignée des précédents travaux de l’auteur, une réflexion sur le poids des mémoires, personnelles et collectives, d’un épisode sombre de l’histoire de France.

Les inséparables. Simone Veil et ses sœurs, Dominique Missika, 2018.