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La saison des Oscars est l’un des moments, dans l’existence du public américanisé, où son besoin de mesurer ce qui ne peut l’être rejoint son inclination pour les médailles, et relance son intérêt pour un cinéma autre que le cinéma de consommation, c’est-à-dire le cinéma de tapis rouge où les biopics sont toujours de bon ton. C’est donc le moment idéal pour les scandales, surtout à l’heure où les tweets navrants d’un James Gunn peuvent lui valoir un licenciement malgré pénitence ou prescription, même si cela revient à confondre biographie et filmographie car l’image participe de la marque. Et c’est aujourd’hui l’occasion de reprocher à Green book de ne pas être assez « black », voire de ressusciter du débat #OscarsSoWhite le test imité de celui de Bechdel pour vérifier si « African-Americans and other minorities have fully realized lives rather than serve as scenery in white stories », autrement dit le test de DuVernay proposé par la journaliste Manohla Dargis. Car on reproche au film d’être conçu du point de vue du personnage blanc, mais Kareem Abdul-Jabbar a relevé pour The Hollywood reporter qu’il s’agissait d’un protagoniste dont les interactions avec le personnage noir aboutissaient à des changements, et qu’il était l’interface idéale avec les spectateurs le plus susceptibles d’en être affectés…

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Mais le Noir qui va dans le Sud de Crow est gay, et le public se dira peut-être que cela fait beaucoup, quelle que soit la valeur accordée au label « histoire vraie », qui permet d’assimiler le questionnement sur la « noirceur » du film au faux procès, sans garantir d’entendre les morceaux composés par l’homme à l’origine du personnage. Mais il se le dira fugitivement car la confirmation de ce trait ressemble aux autres situations, quand la plupart sont présentées avec une manière qui vise à éviter tout juste le cliché sans pour autant éviter le sujet, et dans une logique hésitant volontairement entre road movie et Christmas carol. Etranger hors de sa tour d’ivoire ou de son Steinway et de son Cutty Sark, aux Blancs pour avoir leur culture sans leur couleur et aux Noirs pour avoir des manières de maîtres ou leurs moyens, le personnage du docteur Shirley, interprété par Mahershala Ali avec cette délicatesse de démineur opposé à des caricatures explosives, a choisi la musique comme thérapie ou la dignité au prix de la solitude, lentement fragilisée par cette transformation dont il est en partie responsable chez son chauffeur, et ce partenaire lointain qu’est l’épouse à laquelle il parle ou écrit comme un Cyrano. Face à lui, Viggo Mortensen joue de son contre-emploi de la même façon que le réalisateur, mieux après être passé de l’exposition conventionnelle de la famille italo-américaine à l’accumulation de choses simples ou brèves et signifiantes ensemble, comme s’il vivait les changements de son personnage en appliquant la Méthode dans ce qui fait l’effet d’une comédie de caractère, ou d’un joli contrepoint à In the heat of the night.

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