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Jacqueline Harpman est un des auteurs que j’ai découverts avec plaisir lors du l’édition 2016 du mois belge. Elle faisait partie, cette année, des lectures indispensables et, grâce aux ressources de la médiathèque, c’est Orlanda qui s’est imposé.

Dans un café parisien, en attente de son train pour Bruxelles, Aline s’échine à relire Orlando pour préparer un cours sur Virginia Woolf. Elle s’ennuie un peu car l’auteur ne fait pas partie des chouchous de cette spécialiste de Proust. Ce manque d’enthousiasme aboutit à  un événement plutôt hors du commun : la part masculine d’Aline, celle qui pousse par exemple à marcher à grandes enjambées inélégantes, celle qui s’est trouvée enfouie sous l’effet d’une éducation destinée à façonner une jeune femme bien élevée, s’échappe pour aller s’installer dans le corps de Lucien, attablé non loin. Parce que ce n’est plus vraiment Lucien, la narratrice nomme Orlanda ce nouveau personnage qui découvre les mille et une joies d’être un homme, qui ose séduire et s’affirmer. Mais très vite, à peine rentré à Bruxelles, Orlanda se languit d’Aline et, pour rendre sa nouvelle vie plus piquante, provoque leur rencontre, et vient jeter le trouble chez la jeune femme.

Ce récit se prête très bien aux changements de points de vue et l’auteur ne s’en prive pas, glissant d’Orlanda à Aline, en passant par la narratrice elle-même qui y va de ses petits commentaires bien sentis. La psychologie tient, comme souvent chez Jacqueline Harpman, rattrapée par ses réflexes de psychanalyste, une place centrale. La contrainte de l’éducation, qui impose de brider ses envies pour répondre aux attentes sociales, est gentiment égratignée. Et si, avec le personnage d’Orlanda, la liberté absolue semble un temps portée aux nues, elle ne triomphe pas. Le dénouement peut en effet laisser le lecteur perplexe car il s’appuie sur une transgression. Il met cependant en exergue la recherche d’un équilibre, d’une forme de compromis, où les désirs ne semblent appréciables qu’à condition d’être tempérés.

Après avoir lu deux romans de l’auteur, il est manifeste que certains thèmes sont omniprésents dans son oeuvre. Celui de la dualité était présent dans Le Bonheur dans le crime, où un frère et une soeur vivaient une relation fusionnelle. On trouve ici un clin d’oeil assez net à cette situation, puisque Aline présente Orlanda comme son frère. Les jolies maisons de Bruxelles font également une apparition. Et les références littéraires foisonnent, notamment à Marcel Proust et Virginia Woolf. Le ton paraît souvent léger, un tantinet badin par moments, mais le propos d’Orlanda est d’une richesse étonnante. En quelque deux cent cinquante pages, Jacqueline Harpman aborde une kyrielle de thèmes susceptibles d’entraîner bien des lectures annexes pour les approfondir, à commencer par Orlando ou La Recherche.

En somme, cette seconde incursion dans l’oeuvre de Jacqueline Harpman a été un succès, qui laisse entrevoir une poursuite de l’exploration, lors de prochaines éditions du mois belge, ou avant.

Orlanda, Jacqueline Harpman, 1996 (récompensé par le Prix Médicis).

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