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couvmudwomanA l’aube des années 2000, Meredith Neukirchen devient la présidente d’une université de renom. Elle est la première femme à obtenir une telle charge. Beaucoup d’espoirs et d’attentes pèsent sur les épaules de celle qui se fait appeler « M.R. ». Philosophe attachée au respect de la morale, bourreau de travail, pédagogue talentueuse, et jusqu’à lors irréprochable, elle sent braqués sur elle les regards de son entourage, des médias, de ses subalternes. Et, soucieuse à l’extrême d’assumer sa tâche de la meilleure manière possible, elle s’épuise. Des réminiscences brutales de son enfance autant que le climat tendu qui précède l’intervention américaine en Irak font vaciller ses certitudes. Peu à peu, elle perd pied. Ni sa famille adoptive, qu’elle a laissée à l’écart de sa carrière, ni son amant, finalement plus absent que secret, ne sont en mesure de lui venir en aide. Entre un lourd passé et un avenir pavé de chausse-trappes en tous genres, M.R. peine à garder le cap.

Comme souvent avec les romans de Joyce Carol Oates, l’entrée en matière m’a prise au dépourvu. La violence des premières évocations de l’enfance de M.R, abandonnée dans des marais boueux par une mère fanatique religieuse, oblige à entrer d’emblée dans l’histoire de Mudgirl / Mudwoman. La fragilité de cette femme confrontée à des obligations qu’elle prend trop au sérieux est si bouleversante que j’ai peiné à lire les premières pages. Et puis le talent de J.C. Oates fait son effet, et l’on se trouve entraîné. Les récits du passé alternent avec ceux du présent, étoffant peu à peu le portrait d’une femme qui s’est construite en résistant à toutes les mauvaises surprises que le destin lui a réservées. Un abandon dans des circonstances innommables, une famille d’accueil caricaturale, une adoption par un couple de quakers dont les intentions ne se révèlent pas si dénuées d’intérêt, une carrière bâtie avec acharnement, une vie sentimentale assez peu reluisante, rien dans la vie de Meredith ne semble vouloir aller de soi. Il n’est guère étonnant qu’elle soit, en fin de compte, un colosse aux pieds d’argile. Sous la pression inhérente à sa charge, elle craque progressivement. Le lecteur, qui prend de plein fouet les révélations du passé et les faiblesses du présent, ne peut qu’éprouver de la compassion pour cette femme. Et au-delà du portrait de Meredith, le tableau de ces Américains prêts à tout pour effacer l’affront du 11 septembre aussi bien que pour tester la résistance d’une femme qui a fait voler en éclats le « plafond de verre » n’est guère engageant.

C’est un roman difficile et passionnant, dérangeant et haletant, que livre ici la formidable Joyce Carol Oates. Quelle héroïne ! Quel auteur ! Une lecture idéale pour célébrer dignement la journée de la femme…

Merci, Christine, pour ce prêt.

Mudwoman, Joyce Carol Oates, 2012.