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cou06h41Sur un quai encombré de navetteurs qui, tout en vivant à Troyes, travaillent à Paris, Cécile Duffaut attend le train de 06 h 41. Pour éviter le blues du dimanche soir, elle a préféré retarder son retour au lundi matin. Son mari et sa fille pouvaient se passer d’elle pour une soirée. Et, puisque c’est elle le chef, elle peut se permettre d’arriver un peu juste au travail. Elle s’installe dans un TER bondé, partagée entre impatience et inquiétude de découvrir qui partagera le siège voisin du sien. C’est finalement la gêne qui l’emporte quand vient s’asseoir à côté d’elle Philippe Leduc, un ancien petit ami qu’elle était bien décidée à oublier. Aussi troublés l’un que l’autre par cette incursion du passé dans leurs vies de quarantenaires, s’ignoreront-ils jusqu’à l’arrivée à Paris ? ou bien décideront-ils de rouvrir des plaies qu’ils pensaient cicatrisées depuis longtemps ?

Difficile de résister à un nouveau roman de Jean-Philippe Blondel. D’autant plus lorsqu’on sait qu’ils se dévorent plus qu’ils ne se lisent. Il règne toujours dans ses intrigues une certaine tension, qui pousse à tourner les pages jusqu’à la dernière sans s’arrêter. 06 H 41 s’est lu en une petite heure et demie, soit le temps d’un trajet Troyes-Paris en train. C’est une ligne que je connais bien, pour la pratiquer régulièrement comme Cécile Duffaut, le temps d’une visite à ma famille restée dans l’Aube. La gare m’est familière, de même que ces TER bondés de navetteurs. Mais là s’arrête le parallèle avec l’héroïne du roman, car je ne suis ni  quarantenaire ni chef d’entreprise. Pourtant la gêne qu’elle ressent face à ces retrouvailles incommodantes ne m’est pas totalement étrangère. Revenir sur les lieux de son adolescence et constater que bien des choses demeurent telles qu’elles étaient, alors qu’en s’éloignant on a soi-même changé, est une sensation pas vraiment agréable. Comme souvent dans les romans de Jean-Philippe Blondel, la familiarité des lieux décrits a biaisé un tantinet ma lecture.

Cette histoire à deux voix est troublante, par moments dérangeante. La mise à nu des deux personnages, forcés par les circonstances à faire le point sur eux-mêmes,  à relire leurs vies présentes à l’aune d’un incident qui s’est produit vingt-sept ans auparavant, met en exergue des interrogations propres à la maturité. En mesurant le chemin parcouru depuis l’adolescence, les espoirs déçus et les heureux hasards refont surface. On cherche à mettre le doigt sur ce qui a bien pu faire basculer sa vie, sur ce qui a donné l’énergie d’avancer, de surmonter les obstacles et les peines. On prend conscience qu’un événement ponctuel en révèle parfois bien plus sur une personnalité que le récit de toute une vie.  Avec le style sobre qui lui est propre, Jean-Philippe Blondel raconte une histoire faussement simple. Comme souvent, il laisse, au sortir de son roman, le lecteur songeur, l’esprit bien plus occupé d’interrogations nouvelles que de certitudes.

Pour savourer davantage encore ce roman, je pense le relire le temps d’un prochain trajet Troyes-Paris, même s’il est peu probable que ce soit par le train de 06 h 41 car je suis plutôt une adepte du blues du dimanche soir.

06 h 41, Jean-Philippe Blondel, 2013.

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