Sans la gentillesse d’une amie qui me l’a offert, mon regard ne se serait probablement pas arrêté sur ce titre. Et l’histoire d’Emerence me serait restée inconnue.

Emerence est une institution dans son quartier. Concierge, femme de ménage, aussi dure à la tâche que cinglante dans ses réparties, elle est de celles qu’on admire sans bien les comprendre. Elle a ses secrets, même pour la narratrice qui, pourtant, a su éveiller quelques sentiments dans ce cœur malmené par la vie. Hormis les mystères de son passé, ce qui intrigue le plus chez Emerence, c’est la porte de son logement. Hermétiquement fermée depuis de nombreuses années, elle ne fait guère que s’entrebâiller, et jamais ne laisse entrevoir l’antre si bien gardé. Un jour néanmoins, au terme d’une de ces querelles dont les deux femmes sont coutumières, Emerence invite la narratrice à franchir son seuil. Ce privilège, né de la confiance et de l’affection, la narratrice se voit contrainte d’en faire usage pour trahir Emerence. Des meilleures intentions naissent les tragédies.

Emerence est un personnage hors norme, comme on en croise rarement dans la vie comme dans la littérature. Ses incongruités étonnent autant que son bon sens ou ses habitudes fantasques. Curieuse et entêtée, la narratrice cherche à mieux cerner cette femme, tantôt attachante tantôt d’une froideur brutale. Elle découvre, par pans décousus, l’histoire d’Emerence, farouchement hostile à la religion, mais capable de se sacrifier pour l’enfant d’une autre. Dotée d’une logique et de valeurs nettement opposées, les deux femmes s’affrontent pour mieux se compléter. Refermer ce roman sans s’être pris d’affection pour Emerence est impensable. La plume de Magda Szabo, quelque peu surprenante dans les premières pages, ravit le lecteur. Elle livre une formidable leçon de vie, où la droiture et l’honneur n’offrent parfois pas d’autre issue que la mort.

Mille mercis, Manue, pour ce délicieux moment de lecture.

La Porte, Magda Szabo, 1987.

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