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Dans certaines campagnes chinoises, les garçons sont appelés poutres, car ils peuvent subvenir aux besoins de la famille comme les piliers sur lesquels repose un toit. Les filles, elles, sont appelées baguettes, simples et fragiles outils, incapables d’aider leurs parents. Pourtant il arrive que des baguettes fassent mentir les préjugés ruraux. C’est le cas pour les trois héroïnes du roman. Dans la famille Li, la progéniture des deux frères aînés n’est constituée que de filles. Un déshonneur pour ces hommes, montrés du doigt dans leur village. Le plus âgé s’est même refusé à les nommer autrement que par le numéro de leur ordre d’arrivée. Pour éviter de perdre complètement la face, il s’est aussi évertué à les marier à des hommes influents, que l’âge ou l’infirmité faisait refuser à d’autres jeunes filles. S’opposant au destin qu’on veut lui imposer, Trois décide de quitter le village à l’insu de son père. Grâce à son oncle, elle trouve un emploi à Nankin. La vie citadine lui réussit : elle s’émancipe et elle est fière, à l’occasion des festivités du Nouvel An, de rentrer dans son village pour remettre son salaire à sa famille. Convaincus par cette première expérience, ses parents lui permettent de retourner à Nankin, mais accompagnée de ses deux plus jeunes sœurs, Cinq et Six, auxquelles il faut trouver une situation. La vie de ces baguettes, leurs horizons et même leurs caractères, changent au contact de ce monde nouveau qui les accueille.

Pour écrire ce roman, l’auteur s’est inspirée des histoires de jeunes filles qu’elle a rencontrées à Nankin et à Shanghai. L’intrigue se nourrit d’une réalité certes déplaisante, mais pas sans espoir. Les transformations opérées en Chine depuis la fin des années 1970 ont bouleversé autant l’économie que la société. Elles forment un arrière-plan nécessaire au récit, indispensable pour comprendre les différences entre ville et campagne, la pesanteur du passé et de certaines traditions, pour saisir aussi la difficulté des héroïnes à s’adapter aux mœurs urbaines.

Au-delà d’une histoire bien construite, Baguettes chinoises est une fenêtre ouverte sur une civilisation méconnue en Occident. On dépasse les préjugés et poncifs habituels sur une culture millénaire autant que sur un peuple bien plus varié qu’on ne le pense. La cohabitation du bon sens et des superstitions dans les campagnes est particulièrement mise en avant avec le personnage de Cinq, qui reste très ancrée dans ses habitudes rurales. La curiosité et l’ouverture sont l’apanage de Six, qui aime lire et rêve d’étudier à l’étranger. Celle-ci s’étonne de l’opinion que les Occidentaux ont de la Chine : ils ne connaissent que les grandes lignes, souvent caricaturées, de la période communiste et de ses exactions ; ils ignorent en revanche presque tout de la littérature chinoise (ses poètes, ses romans comme Le Rêve dans le Pavillon Rouge), de ses traditions millénaires.

La Chine du début des années 2000, telle qu’elle est présentée dans ce roman, profite à ceux qui osent aller de l’avant, qui se frottent au changement. Elle bouscule des hiérarchies anciennes, remettant par exemple en cause la supériorité des lettrés, souvent inaptes à comprendre une religion du profit qui gagne du terrain. Elle est aussi celle qui reste paralysée par les pesanteurs d’une administration communiste, où il faut savoir graisser la bonne patte et tirer les bonnes ficelles. Comme dans les romans de Qiu Xiaolong, j’ai pris un grand plaisir à découvrir un peu plus un pays et une civilisation passionnants.

Baguettes chinoises, Xinran, 2007.