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Infrarouge fut ma première prise de contact avec Nancy Huston, et cela s’est soldé par une déception. Gwenn, dont la dame est un des auteurs favoris, lui a donné une seconde chance en m’offrant Lignes de faille, à l’occasion d’un swap entre copines. Et bien lui en a pris.

Quatre récits constituent ce roman. Quatre membres d’une même famille évoquent leur vie à l’âge de six ans, à quatre époques différentes. Tout commence avec Solomon, le plus jeune, né à la toute fin des années 1990. Ce jeune Américain, pourri gâté par sa mère qui lui passe tous ses caprices, est doué d’une intelligence supérieure à la moyenne, mais pêche par excès de confiance en lui. Sa curiosité (qui trouve en particulier à s’assouvir grâce à Internet) compense néanmoins ses défauts. Et peu à peu le lecteur découvre avec lui les dessous d’une histoire familiale, que les trois récits suivants viennent enrichir. Vient ensuite le point de vue de Randall, son père, âgé de six ans en 1982. Cette année est, pour lui, celle où il quitte les Etats-Unis pour s’installer en Israël. Sa mère consacre en effet sa vie à des recherches sur les politiques familiales menées par les nazis, et plus précisément les « fontaines de vie ». Le caractère particulier de cette mère, Sadie, est éclairé par son propre récit. L’année de ses six ans, 1962, coïncide avec des retrouvailles avec sa mère, une chanteuse qui avait jusqu’à lors confié son enfant unique à ses grands-parents. Enfin, le dernier des récits est celui d’Erra, pour qui l’âge de six ans, en 1944-1945, est celui auquel elle apprend que ceux qui l’élèvent ne sont pas ses parents.

Quatre générations d’une même famille, unies par un même signe de reconnaissance, un grain de beauté de bonne taille, placé à quatre endroits différents sur le corps. Ils ont aussi en commun leurs interrogations sur les relations familiales, ainsi que la conscience que leur propre destin s’inscrit dans des événements appelés à faire date dans l’histoire. Le personnel et l’universel se croisent et parfois s’affrontent. Le poids de la mémoire, mais aussi de l’oubli, de la parole, comme des non-dits ou des secrets, se répondent d’un récit à l’autre. La guerre et la violence des hommes, dont le fondement principal demeure l’intolérance, sont omniprésentes. L’ensemble est servi par un style d’une élégante simplicité. Point d’excès comme ceux qui m’avaient agacée dans Infrarouge, même si le récit du point de vue de Solomon est de loin le plus pénible, en raison du caractère de ce personnage (proche de la caricature du sale gamin capricieux made in USA). Plus on avance dans le roman, plus on entre au plus profond des secrets familiaux. La relation entre une mère et son enfant, les attentes de l’un et de l’autre, les malentendus et les incompréhensions ne peuvent laisser insensible. Lignes de faille est de ces ouvrages qui donnent à réfléchir longtemps après qu’on les a refermés. Il est aussi de ceux que l’on a envie de partager, de faire découvrir à d’autres lecteurs.

Mille mercis à Gwenn, qui a réussi à me réconcilier avec Nancy Huston.

Lignes de faille, Nancy Huston, 2006.

La lecture de juillet pour le défi Les 12 d’Ys.

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