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Il est né juif à Constantinople, et il aime dessiner. Au début du XVIe siècle, ces éléments peuvent difficilement coexister. Quand l’occasion se présente, Elie Soriano s’embarque pour Venise et devient Ilias Troyanos. Il apprend le métier de peintre dans l’atelier du Titien et, grâce à son audace, se fait un nom. Il est le Turquetto, l’artiste que les notables de la Sérénissime s’arrachent. Au faîte de sa gloire, une commande fait basculer le destin de celui qui n’est pas parvenu à oublier ses origines.

S’inspirant d’une toile attribuée – vraisemblablement à tort – au Titien (L’Homme au gant), Metin Arditi crée le personnage d’Elie. Il raconte la vie tourmentée d’un artiste hors normes, à la croisée des civilisations méditerranéennes. Entre Constantinople et Venise, il décrit avec force détails une époque, une atmosphère. Si l’art tient une place importante dans le roman, le cœur de la réflexion porte toutefois sur l’emprise sociale qu’ont les religions à la Renaissance. La peinture et les artistes sont des enjeux de taille dans une cité comme Venise où la considération se mesure à l’aune des réalisations artistiques que l’on peut s’offrir. Et c’est bien ce que reproche le nonce Gandolfi à la cité des doges. Au nom d’une attention démesurée portée au paraître, la religion est instrumentalisée. L’esprit du christianisme est sacrifié à l’ambition. L’intolérance règne en maître. Pourtant, le personnage du Turquetto réalise une forme de syncrétisme. Elevé dans la foi juive par son père, baigné par le christianisme orthodoxe de sa nourrice et par l’islam de son mentor calligraphe, il embrasse le catholicisme à son arrivée à Venise. Il emprunte aux musulmans la rigueur de l’exécution, aux juifs une lecture austère de la Bible, mais choisit le christianisme qui, seul, autorise la représentation des hommes. Ainsi tiraillé entre des dogmes qui s’affrontent, Elie réalise des chefs-d’œuvre. Il rassemble autant qu’il exacerbe les querelles religieuses. Le récit imaginé par Metin Arditi rend compte, dans un style d’une sobriété idéale, des tensions religieuses du XVIe siècle autant que du foisonnement artistique. On se laisse emporter par l’histoire du Turquetto et par la reconstitution vivante de Constantinople et de Venise. Et, au sortir de cette lecture, il devient indispensable d’aller se recueillir au Louvre, devant L’Homme au gant.

Le Turquetto, Metin Arditi, 2011.

Une lecture qui trouve naturellement sa place dans le challenge Histoire.

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