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Ce roman, voilà bien longtemps qu’il m’avait tapé dans l’œil, sur le blog de l’Ogresse. A l’occasion d’un séjour londonien, il était entré dans ma PAL, avant même la parution de la traduction française. Les éloges se sont multipliés, un prix a été décerné. Cet engouement soudain m’a fait retarder le moment de la lecture, car il est parfois bon d’attendre avant de succomber. L’approche de la rentrée et de ses contraintes ont semblé propices à la dégustation d’un bon cru, apte à faire oublier les désagréments de septembre. Et quel plaisir ce fut !

Jackson est une ville du Mississippi comme tant d’autres à l’aube des années 1960. Les préjugés raciaux et la discrimination demeurent profondément enracinés, dans les esprits comme dans les pratiques sociales. La population blanche emploie, pour ses tâches subalternes, des hommes et des femmes noirs qu’elle méprise. Aibileen a passé sa vie à tenir les maisons de familles blanches, à élever des enfants qui s’attachent à elle, puis, arrivés à l’âge adulte, reproduisent souvent le comportement de leurs aînés. A plus de soixante ans, elle est devenue philosophe et s’arrange des tracas – plus ou graves – que le racisme ambiant ne manque de produire. Son amie Minny, qui s’en accommode moins aisément, n’a pas sa langue dans sa poche. Elle n’hésite pas à dire leur fait à ses employeurs quand ils dépassent les bornes. Le mouvement des droits civils qui agite peu à peu le Sud semble lui donner raison. De même que Miss Skeeter, jeune diplômée tout juste rentrée à Jackson, qui porte un regard différent sur les domestiques de ses amies. La jeune femme s’étonne de la disparition de la bonne qui l’a élevée, sur laquelle personne ne pipe mot. Elle constate avec stupeur que ses amies d’hier traitent leur personnel de couleur avec une condescendance et un mépris qui la répugnent. Alors qu’elle cherche un sujet pour satisfaire son appétit d’écriture, le récit de la vie de ces femmes s’impose à elle. Pour mener cette entreprise risquée, Miss Skeeter se rapproche d’Aibileen, puis de bien d’autres bonnes. C’est à la fois un projet qui débute, et une expérience humaine lourde de conséquences pour chacune des femmes qui y prennent part.

Le thème central du roman a été abordé à maintes occasions dans la littérature américaine. Cependant, Kathryn Stockett parvient ici à le présenter sous un jour nouveau. Le choix du récit polyphonique, juxtaposition de témoignages des trois personnages centraux (Aibileen, Minny et Miss Skeeter), crée une richesse non seulement des points de vue, mais aussi du style. J’ai d’ailleurs apprécié de lire ce roman en anglais, car la langue un brin chaotique des deux bonnes y est sans doute plus naturelle (il me faudra néanmoins jeter un œil à la traduction pour voir comment cela a été rendu). La confrontation des deux univers qui coexistent sans jamais se mêler est saisissante. Le rapprochement des personnages n’en est que plus émouvant. Et plus qu’une mise en perspective du contexte historique, c’est finalement une réalité sociale qui est mise en valeur, l’opposition entre noirs et blancs d’abord, mais aussi les enjeux puérils des relations entre ces femmes au foyer qui n’ont guère plus à faire que tyranniser leurs bonnes et se créer de faux problèmes. On a l’impression d’entrer dans les coulisses de l’histoire, de mesurer ce qu’était la vie de ces hommes et femmes contemporains, parfois acteurs, du combat mené par Martin Luther King. Bien qu’elle aborde des sujets sensibles, imparfaitement réglés aujourd’hui encore, l’auteur a su composer un texte où la légèreté a encore sa place. On prend plaisir à découvrir les aventures de ces femmes, la naissance d’une complicité et l’ouverture de nouvelles perspectives pour chacune d’elles. Kathryn Stockett a su éviter l’écueil du happy end parfait et dénoue l’intrigue avec autant de nuances que dans sa composition. Une lecture passionnante de bout en bout.

The Help (La couleur des sentiments), Kathryn Stockett, 2009.

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