Dès la première lecture que j’ai fait de ce roman, voici plus de quinze ans, ce fut un coup de cœur. Depuis, je l’ai relu plusieurs fois, entièrement ou par bribes, selon mes envies. Il y a quelques semaines, j’ai découvert que les éditions Soleil avait adapté ce chef d’œuvre dans une version manga. L’hésitation ne fut pas bien longue avant que ledit manga ne rejoigne ma PAL.

Mettant à profit une de ces longues après-midi pluvieuses que nous avons récemment connues, j’ai tenté l’expérience. Je me réjouissais à l’avance de retrouver Mme de Rênal et Julien, tantôt attachant, tantôt agaçant. Quelle déception !

Au début du manga, un avertissement de l’éditeur indique : « Ce manga n’a pas pour but de remplacer l’œuvre de Stendhal. En aucun cas la lecture de cette bande dessinée ne saurait dispenser le lecteur de lire le roman original si tant est qu’il ait souhaité en découvrir le contenu. Au contraire, par la lecture de ce manga, nous avons la volonté de provoquer l’envie de lire cette fabuleuse œuvre dans le texte. » Il est certain que cette adaptation ne peut remplacer le roman, car elle n’en est qu’une caricature. Les personnages sont ridicules. Non seulement les dessinateurs usent à de nombreuses occasions de ces dessins grossiers censés exprimer les sentiments dans les mangas, mais les dialogues sont à ce point outrés qu’ils dénaturent le propos de Stendhal. On imagine les efforts qui ont été faits pour rendre compte de la langue utilisée au XIXe siècle : les tournures de phrases sont maladroites au possible, et sonnent faux (un exemple ? Julien prend la parole lors de son procès : « Je suis un être aux pensées subversives qui menace votre confortable existence ! (…) Car en vérité vous avez peur de moi, n’est-ce pas ? Cuistres que vous êtes…). Toutes les subtilités de l’ambition de Julien ainsi que des amours qui l’unissent à Mme de Rênal et à Mathilde ont disparu. Tout est simplifié à l’extrême. Les auteurs ont par ailleurs pris des libertés avec le roman, et s’en dégagent par des notes comme « dans l’œuvre d’origine, l’invitation de Mathilde se fait par le biais d’une lettre » quand Mathilde s’agrippe au bras de Julien et lui dit « Ce soir après minuit, montez dans ma chambre ! » ou « dans l’œuvre d’origine, c’est le geôlier qui apprend ce fait [Mme de Rênal a survécu au coup de feu tiré sur elle par Julien] à Julien, pas Mathilde ».

« Ce manga (…) offre une décomposition de la psychologie amoureuse autant que de la pensée politique », est-il indiqué en quatrième de couverture. De politique il n’est en fait guère question. Quant à la psychologie amoureuse, elle est devenue bien peu subtile. Alors que cette lecture s’était engagée avec curiosité et bienveillance, elle s’est achevée dans l’exaspération. Il s’agit moins d’une adaptation que d’un massacre, qui ne risque pas de donner à quiconque l’envie de se plonger dans l’œuvre de Stendhal. A moins que le lecteur n’éprouve, pour oublier la niaiserie de ce manga, le besoin de retrouver l’esprit du texte original.

Le Rouge et le Noir, éditions Soleil, 2011.

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