Tout commence avec de la mie de pain, un pigeon maltraité et une Normande qui fait les cent pas devant la Brigade. Seul le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, dont l’esprit tortueux n’étonne plus guère, est à même de trouver un intérêt à ces éléments. Il écoute cette femme, visiblement terrorisée, lui annoncer que quatre crimes doivent être commis. Il tique quand elle fait référence à l’Armée furieuse, que le commandant Danglard se fait un plaisir de présenter avec moult références et citations. Et il n’hésite pas à se rendre en Normandie, pour se colleter à cette légende médiévale, d’autant plus que l’assassinat d’un puissant industriel a suscité l’émoi dans le ban et l’arrière ban ministériels.

Entamer la lecture d’un nouveau roman de Fred Vargas, c’est comme retrouver le confort de son home sweet home après un séjour en camping. On reprend rapidement ses marques, on s’émerveille du moindre détail. Une fois encore, le miracle se produit. Les personnages récurrents sont fidèles à eux-mêmes, quoique marqués par les enquêtes antérieures et le temps qui passe. Les sautes d’humeur de Danglard, l’efficacité ineffable de Violette Retancourt, les lubies (une histoire de sucre, ici) d’Adamsberg, des personnages secondaires hauts en couleurs, rien ne manque. Le plaisir de lecture est accru par une intrigue fondée sur la légende de la Mesnie Hellequin, aussi passionnante que bien menée. On déguste, comme souvent chez Vargas, les petites trouvailles langagières, à la fois celles d’un vocabulaire inusité et les étrangetés du discours des personnages. Point d’expressions croquignolesques comme dans Sans feu ni lieu (comment oublier les « personnellement par-devers moi » de Clément ?), mais rien de moins qu’un jeune homme surdoué inversant les lettres de chaque mot pour former des phrases légèrement incompréhensibles. Tel est le genre de détails qui font des romans de Fred Vargas des pépites sur lesquelles on se jette dès leur sortie. Il ne faut pas chercher là des enquêtes largement arrosées d’hémoglobine, où affluent experts de tous poils. C’est davantage une ambiance, un ton et un style que l’on retrouve avec gourmandise. Et quand l’histoire proposée est construite avec talent, comme c’est le cas ici, on ralentit sa lecture, pour mieux en déguster la moindre page. On ose aussi se prendre à espérer le retour des évangélistes dans une enquête à venir.

L’Armée furieuse, Fred Vargas, 2011.

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