Une femme croisée au détour d’une allée, dans un cimetière. Une expression fugitivement entrevue sur son visage renvoie le narrateur à son passé. Il se rappelle une autre femme, dans son enfance, dont les traits exprimait la même douleur empreinte de sérénité. Pour la première fois, le narrateur faisait l’expérience de ces moments fugaces dont on se souvient toute une vie. Il se remémore alors les instants de bref bonheur qui ont jalonné sa vie. Il mêle les souvenirs personnels, liés aux personnes qu’il a aimées ou simplement connues, aux évocations d’une URSS au communisme inflexible. Des premières années à l’orphelinat, des espoirs fondés en un lendemain meilleur, à la découverte d’une pommeraie aussi éblouissante que stérile, en passant par le souvenir d’un vieil homme anéanti par les années de détention, il passe d’une époque à l’autre avec délicatesse, soulignant discrètement la fragilité de ces petits plaisirs si prompts à disparaître dans les méandres de la mémoire.

L’intrigue de cet ouvrage est si ténue qu’elle peut sembler inexistante. Les souvenirs du narrateur paraissent se juxtaposer, mais ils finissent, comme les perles d’un collier, par former un ensemble harmonieux dont la beauté n’apparaît vraiment qu’une fois la lecture achevée. On se laisse emporter d’un récit à l’autre, mû moins par la curiosité de connaître une suite, que par le besoin d’être bercé, encore un peu, par le style d’Andreï Makine. Il parvient à associer élégamment l’intime de ces souvenirs sentimentaux à l’Histoire, qu’il éclaire d’un jour différent, celui de ceux qui l’ont vécue, ont su apprécier son optimisme et détester ses excès. La présentation de Brejnev est particulièrement savoureuse. L’évocation de la vieille dame qui a connu Lénine est touchante, surtout en raison de sa chute. Alors qu’il met en scène des personnages au destin tragique, l’auteur parvient toujours à en extraire un instant de bonheur, qui illumine le récit.

Merci pour ce prêt, Mélanie.

Le livre des brèves amours éternelles, Andreï Makine, 2011.

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