Mots-clefs

Dans les années 1950, un homme d’affaires, auquel tout sourit, initie un projet pour le moins surprenant. Il décide de fonder un quotidien international de langue anglaise destiné à des lecteurs disséminés sur le globe, et il choisit Rome pour domicilier la rédaction dudit journal. Quoique peu orthodoxes, ces choix donnent naissance à une feuille de chou qui, malgré crises et difficultés chroniques, traverse la fin du XXe siècle. Le roman raconte, de manière décousue, le destin du journal. Il permet aussi de faire connaissance avec onze de ses employés ou lecteurs, tous atteints de défauts incurables qui leur rendent la vie fort compliquée. Les annales du quotidien alternent avec les portraits de ces imperfectionnistes qui se côtoient dans les coulisses de la rédaction, à la croisée des chemins pour ce journal old school.

En dépit – ou en raison – de leurs imperfections, ces onze personnages séduisent autant qu’ils agacent. On voit la spécialiste des pages économie, vieille fille en devenir, oublier sa rigueur légendaire pour succomber aux charmes d’un jeune opportuniste. Les débuts de l’apprenti pigiste jeté en pâture à un vieux routard sans vergogne sont irrésistibles. Un petit tour au service des corrections mené d’une main de fer par Herman Cohen décourage à jamais d’utiliser l’adverbe littéralement. Ils sont tous un peu fantasques, chacun à leur manière, et, en s’additionnant, leurs singularités semblent s’annuler puisqu’elles n’empêchent pas le journal de vivre. Peut-être est-ce même là l’ingrédient miraculeux qui le maintient.

Ce roman se lit avec une facilité déconcertante. La pluralité des récits aurait pu virer à la cacophonie, mais elle donne lieu à un ensemble d’une cohérence étonnante. On se laisse vite prendre par ces destins bancals, par les petits bobos et malheurs de ces hommes et femmes ordinaires. Et surtout la visite des coulisses de la presse, avec ses règlements de compte et ses jalousies, avec la passion qui anime certains des journalistes, est captivante. Le style vif de l’auteur imprime un rythme enlevé. Et la dernière page tournée, on en redemanderait bien un peu plus.

Merci à Juliette qui a fait un livre voyageur de ces tranches de vie.

Les Imperfectionnistes, Tom Rachman, 2010.

Publicités