Ils vivent face à la mer, et le dos tourné à la ville. Ils, ce sont les Horrs, des « clodos qui se respectent ». Ils ont fait d’un dépotoir leur patrie, vivent de ce qu’ils trouvent et refusent tout contact avec le monde extérieur. Naufragés de la vie, ils ont échoué sur ce petit coin de terre battu par les vents et s’efforcent de vivre en bonne entente. Ach, dit le Borgne, est le poète et le philosophe du groupe. Dans ses basques se trouve Junior, un simplet dont la curiosité s’éveille progressivement. Bliss ne supporte guère la compagnie, en dehors de celle de ses chiens. Haroun creuse inlassablement sur la plage. Le Pacha domine sa petite cour sur la jetée. Ils ne s’entendent pas toujours bien, mais se tolèrent, cohabitent dans cet univers qu’ils ont choisi. Puis surgit Ben Adam, qui s’installe sur la plage et sème le trouble avec ses propos sur le monde extérieur, sur ses plaisirs et ses douceurs. L’univers des Horrs vacille, entraînant ses membres dans une drôle de tourmente.

C’est un récit hors du temps, sans repères géographiques que propose l’auteur. Ces laissés-pour-compte de la civilisation moderne pourraient vivre dans l’ombre de n’importe quelle ville. La description de leur quotidien est bien réelle, cependant ces personnages un brin caricaturaux semblent sortis d’un récit fabuleux, d’un conte fort triste. Leurs mésaventures, leurs découvertes et leurs joies se succèdent, livrant par bribes le paradoxe de leur vie. Les abris qui leur servent de logement, les hardes dont ils se couvrent le corps, les trouvailles qui tiennent lieu de repas (parfois à leurs risques et périls) pourraient paraître misérables. Pourtant chaque jour offre son lot de menus plaisirs : une chanson, la naissance de chiots, la découverte d’une tente à même d’abriter siestes et rêveries des beaux jours. Yasmina Khadra chante les louanges de l’ascétisme, de la capacité de trouver son bonheur avec simplicité, loin des tentations de la société contemporaine. La vie urbaine, gorgée de plaisirs variés, n’est pas totalement remise en cause. C’est davantage l’inaptitude de certains à y vivre sans dommages que soulève l’auteur. Une fois encore Yasmina Khadra s’interroge sur les souffrances que s’infligent les hommes à force d’incompréhension et de jusqu’au-boutisme. Comme dans L’Attentat, l’influence de meneurs charismatiques sur les personnes fragiles est pointée du doigt. Et la plume de l’auteur est, quoique moins incisive, d’une délicatesse et d’une justesse qui bercent le lecteur, lui font tourner les pages sans avoir conscience du temps qui passe.

Une belle découverte, sous l’égide de Pimprenelle.

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