Pour donner à la ville de Coca dynamisme et renommée, son maire, choisit de faire bâtir un pont. Le projet échoit à Pontoverde, un groupe d’entreprises que des origines variées n’empêchent pas de défendre des intérêts (essentiellement financiers) communs. Pour diriger ce vaste chantier, ils font appel à Georges Diderot, à la fois ingénieur, baroudeur, homme orchestre aux expériences aussi nombreuses que ses talents. Une équipe se construit. Des spécialistes d’abord, comme Sanche Alexandre Cameron, le grutier, ou Summer Diamantis, la préposée au béton. Et puis une foule innombrable d’employés sans qualifications particulières, que l’on se charge de former sur le tas. Venus de tout le pays, et parfois de bien plus loin à l’image du jeune Mo Yun qui espère encore une vie nouvelle sur le continent américain. Les Indiens sont légions, de même que les crève-la-faim de la région. De la première réunion de chantier à l’inauguration de l’ouvrage d’art, le lecteur est au première loge pour assister à cette gigantesque entreprise. Il suit l’avancée des travaux autant que l’évolution des personnages.

Raconter la construction d’un pont n’est pas un sujet qui, de prime abord, fait rêver. Pourtant, Maylis de Kerangal parvient à en faire le cœur d’un roman aussi touchant que passionnant. Le style de l’auteur n’est sans doute pas pour rien dans ce retournement de situation. Il se dégage de ce texte une certaine légèreté, une douceur, voire une poésie qui, loin de dissoner avec le thème abordé, lui donnent une dimension supérieure. Le pont n’est finalement qu’un prétexte pour étudier les hommes et les femmes qui travaillent à sa réalisation, pour réfléchir à la place de l’humain sur terre et à son impact sur la nature. Ni les hommes ni la nature ne l’emportent car il n’est pas question de lutte. Ce qui importe, c’est l’équilibre, l’harmonie. Dans l’équipe de bâtisseurs, tous les talents se complètent pour atteindre l’objectif. La forêt et la ville ont chacune leur place, et le pont, loin de les éloigner, doit les unir davantage. Ainsi, même la suspension des travaux pour cause de nidification impromptue ne met pas en péril le chantier. Le choix du pont n’est sans doute pas anodin. On ne peut s’empêcher de songer à la symbolique que s’y rattache, et qui se déploie, avec beaucoup de finesse et de discrétion, tout au long du roman. On aurait pu penser, par ailleurs, que le nombre de personnages pourrait nuire à la cohérence de l’intrigue, perdre le lecteur. Ce n’est cependant pas le cas, car chacun des plus importants protagonistes est présenté avec force détails, notamment sur son passé, ses motivations. Cette foule de personnages offre au contraire un éventail de points de vue très distincts sur le chantier, de perceptions variées de l’expérience.

Ce fut donc une lecture aussi surprenante qu’époustouflante. Merci à Djak qui a eu la gentillesse de me prêter son exemplaire du roman.

Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal, 2010.

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