Dans ce quartier où règnent l’inaction et le dénuement, Slack impose ses règles. Qu’il sillonne les rues dans son hummer ou les arpente entouré de ses milices, on le craint autant qu’on le respecte. Il est à la fois le garant d’un certain ordre et le pourvoyeur des plaisirs des vendredis et samedis soirs. Dans l’impasse de la rue Sans-Retour, au rythme de la musique de Big Time, son cheptel de danseuses ravit les spectateurs. Evane, le narrateur, n’a d’yeux que pour Winona, qu’il sait intouchable. Le hasard et le désespoir finissent pourtant par rapprocher ces deux âmes écorchées, les conduisant loin de la ville, sur les collines où ils ne sont guère dérangés que par le bruit du vent et des vagues. En construisant ce fragile bonheur, Winona et Evane enfreignent des lois tacites. Et la riposte de Slack ne tarde pas à venir.

Cette lecture offre une manière de tragédie classique, projetée dans le XXIe siècle des bas-fonds antillais. L’amour interdit, le crime de lèse-majesté, du sang et des larmes. On devine la fin très vite, tant le schéma de l’intrigue en rappelle d’antérieurs. Peu importe. Porté par une écriture quasi hypnotique, ponctuée par un rappel permanent des prénoms, enrichie d’expressions créoles, de métaphores et de jeux de mots, le lecteur est comme happé par le texte. Les phrases d’Evane sont comme sa respiration, courtes, saccadées dans les moments de détresse, apaisées, légères dans les instants de bonheur. Sa position de narrateur en fait le personnage le plus attachant, déchiré entre ses rêves de départ et son fatalisme. Il est le héros, desservi par le destin, mais prêt à tout pour sa dulcinée.

Au-delà de l’intrigue, c’est un tableau bien sombre que dresse l’auteur des territoires urbains de la misère, bien loin des images idylliques des voyagistes. Alfred Alexandre réussit à merveille à faire se côtoyer les disgrâces du quotidien et les beautés intemporelles que sont la poésie et l’amour. Un petit bémol, cependant. Il est dommage que, par moments, la langue apparaisse comme surchargée, saturée de poésie, altérant ainsi la fluidité de la lecture. Mais ce détail ne saurait gâter le plaisir de cette découverte permise par les chroniques de la rentrée littéraire.

Les villes assassines, Alfred Alexandre, 2011.

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