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Au cœur du roman se trouve la guerre d’Algérie, ou ce qu’il convenait d’appeler alors les « événements d’Algérie », avec la part d’ombre que l’expression préserve. Deux hommes, deux militaires français, qu’avaient rapprochés les combats d’Indochine, ont vécu l’arrestation d’un des chefs de l’ALN, Tahar. Le capitaine André Degorce, engagé dans l’armée un peu malgré lui, soucieux du travail bien fait et du respect des règles de bienséance, raconte les événements au présent. Il livre ainsi au jour le jour le malaise, pourtant en germe depuis longtemps, que révèle en lui sa mission en terre algérienne. Le lieutenant Horace Andreani réagit de nombreuses années après les faits, s’adressant dans une manière de lettre, au supérieur qu’il a idolâtré, et qu’il ne parvient pas à détester en dépit de leurs divergences d’opinion. Leurs deux récits alternent, présentant deux points de vue fort opposés sur les agissements de l’armée française. Si l’un des hommes assume parfaitement ses actes, l’autre est écartelé entre ses obligations et son humanisme profond.

Il ne faut pas chercher dans ce roman une mise au point historique sur la guerre d’Algérie, ni de révélations scandaleuses sur les atrocités qui s’y sont commises. Jérôme Ferrari s’interroge plutôt sur la nature humaine, sur la capacité de la civilisation à effacer les instincts les plus bas de l’homme. Il ne jette la pierre à aucun de ses personnages, qui illustrent chacun une prise de position dans une situation aussi dérangeante que l’était alors celle des militaires français. Quand l’un s’inquiète que les prisonniers soient, autant que faire se peut, bien traités, l’autre s’indigne du sort qui a été réservé aux harkis. L’un est dans l’action, dans la défense de l’honneur à tout prix, tandis que l’autre est dans la réflexion, dans l’introspection. Aux deux points de vue correspondent deux styles différents, celui du lieutenant étant le plus difficile à soutenir par son rythme haletant, scandé d’adresses répétées à son supérieur (« mon capitaine »). De pareille lecture, on ne sort pas indemne. Non que l’on ait beaucoup appris sur l’histoire, mais que l’on abandonne, encore un peu plus, ses illusions sur la nature humaine.

Où j’ai laissé mon âme, Jérôme Ferrari, 2010.

Un dixième billet pour le challenge Histoire !

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