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« Passé sous silence est le récit, en forme de conte historique, d’un événement réel de la seconde moitié du XXe siècle. »

Le Vieux Pays est confronté à la volonté d’indépendance de la Terre du Sud. Pour assurer l’ordre, ainsi que la sécurité des colons, le gouvernement recourt à l’armée. Et très vite, ce que les responsables du Vieux Pays s’entêtent à appeler « les événements » révèle sa véritable nature, celle de la guerre. La confusion de la situation, qui s’aggrave chaque jour, conduit à faire appel au héros d’hier, celui qui a autrefois sauvé l’honneur du Vieux Pays et s’est retiré de la vie politique sur un coup de tête, le général Jean de Grandberger. Comme beaucoup, Paul Donadieu salue ce retour au pouvoir. Son père lui a appris à respecter cet homme jadis providentiel, dont le statut militaire laisse espérer qu’il soutienne les troupes engagées sur la Terre du Sud. La désillusion remplace rapidement l’espoir, quand, malgré les victoires militaires, Grandberger se fait le chantre de l’indépendance, au nom de la grandeur du Vieux Pays. Dès lors, Donadieu cherche le moyen d’exprimer sa désapprobation, de défendre les colons victimes des exactions des rebelles, tout comme le sont les indigènes ralliés au Vieux Pays. Et le voici introduit dans le Comité militaire clandestin, puis chargé de mettre au point un attentat.

Si aucune date n’apparaît, si les noms ont été modifiés, les faits historiques dont il est fait mention sont aisément reconnaissables. Le dénouement est donc connu d’avance, et ce n’est pas la curiosité de savoir comment se finit l’aventure qui pousse à tourner une page après l’autre. Alice Ferney, en proposant de plonger dans l’esprit de ces hommes qui ont fait l’histoire, éclaire d’un jour nouveau ce que, depuis peu seulement, on appelle guerre d’Algérie. Sans émettre de jugement, elle offre deux points de vue incompatibles sur le choix de l’indépendance. Elle met en avant les qualités, mais aussi les faiblesses de ces deux hommes. De Jean de Grandberger, elle sait souligner la douleur et l’ennui de la retraite forcée, où ne reste plus que le refuge de l’écriture. Elle montre comment cet homme, qui sut un jour ruer contre les pesanteurs de l’Etat et de ses dirigeants, choisit de défendre la raison d’Etat, malgré les renoncements et les sacrifices que cela suppose. Elle mesure les dangers du pouvoir, quand intérêts publics et susceptibilité personnelle se mêlent. Qui prend véritablement la décision ? l’homme d’Etat au dessus de la mêlée ou l’individu qui se sent attaqué, critiqué ? De Donadieu, auquel on s’adresse toujours à la deuxième personne, c’est la droiture, l’honnêteté jusqu’à la naïveté qui sont mises en avant. L’esprit logique de l’ingénieur, la compassion du chrétien, l’attachement à la parole donnée, à l’honneur, du militaire, voici ce qui conduit ce père de famille à fomenter contre l’homme qu’il admira. Loin du ton assuré des ouvrages historiques, ce roman laisse une place au doute des hommes qui, en agissant, écrivent l’histoire. Point de faits présentés avec froideur, mais une volonté de comprendre la motivation de ceux qui les ont provoqués. Ni méchants ni gentils, des hommes qui défendent leur opinion en pensant qu’ils agissent pour le mieux. Ce faisant, Alice Ferney amène son lecteur à revoir son opinion non seulement sur les faits au cœur du roman, mais sur l’histoire en général. Et pour servir son propos, une plume d’une grande élégance, où les mots sont choisis avec précision, où le rythme des phrases captive. Un moment de lecture exceptionnel.

Passé sous silence, Alice Ferney, 2010.

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