Babakar est médecin. Comme sa grand-mère, il accompagne les femmes enceintes, les assistent lors des accouchements. C’est à ce titre qu’il est appelé en pleine nuit pour porter secours à une jeune réfugiée haïtienne. Il ne peut rien faire pour elle, mais décide, sur un coup de tête, d’emporter son enfant et de l’adopter. Non seulement il suscite ainsi la méfiance de ses voisins et patientes, mais voici que Movar, le compagnon de la jeune femme, vient lui expliquer qu’il a fait la promesse de ramener l’enfant, Anaïs, à sa famille, à son pays. Les deux hommes se lient d’amitié et finissent par s’envoler pour Haïti, où un cuisinier libanais, Fouad, s’impose comme le troisième membre de cette famille bricolée au gré des hasards de la vie. Chacun raconte sa vie aux autres, ses souvenirs douloureux, les circonstances qui ont dicté ses choix et, finalement, défini son destin. En se lançant sur les traces de la famille d’Anaïs, ils croisent la route de personnages hauts en couleurs et parviennent à se faire une place en Haïti.

Plus que l’histoire, ce sont les portraits croisés des trois hommes qui sont le cœur du roman. Leurs origines, leurs religions, leur extraction sociale, tout semble les séparer. Pourtant d’Haïti en Afrique, en passant par la Palestine, ils ont vécu des destins très semblables, des « variations sur les thèmes de la violence et du déplacement, des variantes d’un schéma qui devenait de plus en plus ordinaire ». La difficulté à trouver leur place dans la société, le poids du regard des autres sur leur différence, l’expérience de la guerre les rapprochent. Quand bien même ils ne sont pas toujours d’accord, ils réussissent à construire ce qui pourrait ressembler au bonheur si les soubresauts de la vie politique et sociale en Haïti ne venaient sans cesse ébranler ce fragile équilibre.

Ce qui m’a semblé le plus frappant dans ce roman, c’est l’omniprésence de la guerre civile dans les vies des trois héros. Témoins impuissants des coups de force et changements de dirigeants politiques, ils s’associent parfois à un camp, sans vraiment le choisir. L’incompréhension de la population domine face à ces troubles fratricides, où les rivaux commettent les mêmes exactions, où l’enjeu se limite souvent au contrôle du pouvoir, où l’altérité devient le seul critère pour désigner l’ennemi. Maryse Condé décrit avec beaucoup de retenue, mais sans fausse pudeur, les conséquences de ces luttes intestines au quotidien, la misère qui en découle, les faux espoirs toujours déçus qui en naissent.

Pourtant un parfum d’optimisme s’exhale de ce roman. Quelles que soient les difficultés rencontrées, les héros se relèvent inlassablement et ne cessent d’élaborer les plans d’un avenir qui se veut meilleur. En attendant la montée des eaux, un titre comme un écho au « jusqu’ici tout va bien » du personnage de Steve MacQueen dans les Sept Mercenaires.

Tous mes remerciements à Blog-o-Book et aux éditions JC Lattès qui ont permis cette lecture.

En attendant la montée des eaux, Maryse Condé, 2010.

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