New York, à l’aube du XXe siècle. Piero Piambotto, dit Piambo, est un peintre dont le nom est associé à l’art du portrait. Les couches aisées de la société, qui méprisent la photographie encore balbutiante, cherchent à se démarquer en faisant réaliser leurs portraits sur toile. Les commandes affluent, mais Piambo a la nostalgie de l’époque où il peignait en suivant son inspiration. Quand Madame Charbuque lui promet de faire de lui un homme riche s’il parvient à brosser son portrait, il n’hésite guère, malgré une condition de taille : Piambo ne doit jamais porter les yeux sur elle. En acceptant de relever ce défi de taille, le portraitiste n’imagine pas à quel point sa vie va être bouleversée. Accaparé par ce projet, il néglige sa petite amie, se laisse entraîner dans des activités peu licites, pendant que des jeunes femmes meurent en versant des larmes de sang.

On se fait happer plus que l’on entre dans cette intrigue. Point de circonvolutions inutiles. Jeffrey Ford parvient à bâtir une histoire captivante où alternent la narration du point de vue de Piambo et les récits que Mme Charbuque fait de son enfance ou de sa jeunesse. Les nombreuses références ésotériques donnent un vernis fantastique à l’ensemble, régulièrement écaillé pourtant par l’esprit pragmatique de Piambo.

Quelles que soient les péripéties traversées par les personnages, un thème demeure discrètement présent tout au long du roman, celui du regard. Piambo est obnubilé par les yeux, qu’il s’agisse de ceux qu’il peint, des yeux malades du valet aveugle de Mme Charbuque, de ceux de ces femmes qui succombent à un étrange virus. Le regard des autres sur lui, de la société sur les individus, l’obsession de Mme Charbuque de rester masquée derrière un paravent, la place donnée au théâtre et aux acteurs qui savent tromper le spectateur en se grimant, les effets de l’opium ou de l’alcool sur la perception visuelle, tout renvoie au regard. Le style même de l’auteur l’intègre, lorsqu’il multiplie les comparaisons, à plus forte raison quand il s’agit de donner corps à une idée abstraite.

Le Portrait de Madame Charbuque se laisse lire agréablement, jusqu’à ce qu’arrive le dénouement, précipité, confus et finalement décevant, sans parler de l’épilogue inutilement heureux.

Merci à Livraddict et aux éditions du Livre de Poche de m’avoir fait passé un moment sympathique en compagnie de Piambo.

Le Portrait de Madame Charbuque, Jeffrey Ford, 2002.

Publicités