Le titre est éloquent. Emmanuel Carrère s’intéresse littéralement à d’autres vies, à celles de personnes que le hasard a placé sur sa route. S’il en fait le cœur de cet ouvrage, c’est que d’autres lui ont soufflé l’idée. Il propose ici un livre de portraits, mettant principalement à l’honneur quatre personnes. Le premier tiers de l’œuvre est consacré à un couple, Delphine et Jérôme, confronté à la perte d’une enfant dans des circonstances extraordinaires. Emmanuel Carrère souligne leur force de caractère, tout en suggérant combien est ténue la frontière qui les tient à l’écart du désespoir. C’est encore un duo qu’il salue dans les pages suivantes, composé de deux juges, unis dans le travail et dans une douleur héritée d’un cancer de jeunesse. A l’occasion de la mort de Juliette, la sœur de sa compagne, Emmanuel Carrère rencontre un de ses collègues, Etienne Rigal. Le destin des deux juges boiteux le touche au point qu’il décide d’en faire les figures centrale d’un livre.

D’autres vies que la mienne ne propose pas de véritable intrigue. Ce n’est pas un roman, mais un ensemble un peu disparate constitué à partir des expériences de l’auteur, de l’intérêt qu’il porte à quelques personnes dont il a partagé la douleur. Entre les deux couples présentés, deux liens fragiles : un prénom, Juliette, porté par l’enfant et la jeune femme disparues ; deux craintes de l’auteur, à savoir la mort d’un enfant et celle d’une mère de famille.

Emmanuel Carrère essaie de s’effacer pour parler des autres. Il évoque leur passé, leur présent douloureux, leurs angoisses et leurs espoirs. Le personnage le plus touchant du livre est sans doute Etienne Rigal, le juge qui se jette dans la bataille des affaires de surendettement. Lorsqu’il l’évoque, Emmanuel Carrère le fait avec un détachement surprenant. Il sait mêler des aspects plus intimes de la vie du juge au récit des combats qui lui ont valu d’être « insulté dans le Dalloz ». La plongée dans les sordides histoires de surendettement est menée avec tact, sans épanchements inutiles. Les arcanes de la justice révélés succinctement mais clairement – « (…) plus la norme de droit est élevée, plus elle est généreuse et proche des grands principes qui inspirent le Droit avec un grand d. C’est par décret que les gouvernements commettent de petites vilenies, alors que la Constitution ou la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen les proscrivent et se meuvent dans l’espace éthéré de la vertu. »

On retrouve néanmoins des relents des geignements qui m’avaient horripilée à la lecture d’Un roman russe. Même en s’efforçant de parler des autres, Emmanuel Carrère retombe de temps à autre dans l’auto-apitoiement, en particulier dans le premier tiers de l’ouvrage. Il est heureux que ces rechutes ne gangrènent pas l’ensemble, auquel cas j’aurais sans doute moins apprécié ce livre. D’autres vies que la mienne m’a réconciliée avec Emmanuel Carrère, mais je ne pense pas être assez téméraire pour m’aventurer plus avant dans sa bibliographie.

D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère, 2009.

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