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Monstrueux sont les deux crimes qui coûtent la vie à Yuriko Hirata et Kazue Satô. Monstrueux sont les chemins qu’avaient emprunté leurs vies. Monstrueux sont devenus leurs corps, malmenés par l’âge et la prostitution.

Si l’intrigue s’ouvre comme celle d’un roman policier, mettant en avant les deux meurtres et le mystère qui les entoure, on comprend bien vite que là n’est pas le propos et qu’il ne faut pas s’attendre à une quelconque solution. Aucun des personnages n’est enquêteur. Aucun d’entre eux ne prétend faire preuve d’objectivité ou chercher à comprendre ce qui s’est véritablement passé. Chaque protagoniste du roman est bien trop concentré sur ses propres difficultés à construire sa vie pour se préoccuper d’une enquête. Le narrateur principal est la sœur de Yuriko Hirata. Elle est celle qui fait surgir la notion de monstre, en qualifiant ainsi Yuriko dont la beauté est telle qu’elle en devient effrayante. Elle est le lien entre les différents personnages, celui qui réunit leurs points de vue et qui permet de se faire une idée des raisons qui ont conduit aux deux meurtres. Non seulement l’aînée des Hirata fait le récit de sa jeunesse, de ses relations avec la sœur dont elle est jalouse, de son expérience douloureuse du lycée où elle fait la connaissance de Kazue, mais c’est aussi à elle que sont remis les témoignages de Yuriko et Kazue par l’intermédiaire de leurs journaux intimes, de Zhang, leur meurtrier, sous la forme d’une confession. Cette multiplicité de points de vue dans l’intrigue est un atout, car elle permet d’éclairer les faits de plusieurs manières et remet en cause la place du narrateur, qui est souvent loin d’être objectif. Cependant cela constitue aussi un handicap, dans le sens où cela introduit des redondances, voire des longueurs, qui peuvent faire perdre le fil de l’intrigue.

Au-delà de l’histoire, l’essentiel, et sans doute le plus monstrueux de tout, c’est l’analyse menée par Natsuo Kirino de la société japonaise. Elle dresse le portrait de personnage broyés par les codes sociaux, par la rigidité d’une société très hiérarchisée.  Les femmes sont les premières victimes. Yuriko est brisée par le regard que porte les autres sur son physique d’une perfection diabolique. Sa sœur souffre de la comparaison constante avec elle. Kazue est détruite à petit feu par la désillusion : quels que soient ses efforts et son acharnement, elle ne parvient pas à être considérée comme la meilleure, en raison de sa naissance et de son apparence. Mitsuru, une de leurs camarades de lycée, est prise au piège d’une des dérives sectaires de la société japonaise. Les hommes ne sont pas épargnés, qu’il s’agisse du professeur à la carrière ruinée par une expérience peu orthodoxe ou de Zhang, l’immigré clandestin qui ne parvient pas à se faire une place dans une société si peu ouverte. Monstrueux sont ces destins. Monstrueuse est la quête pour la réussite ou la domination, qui à défaut de passer par des canaux professionnels, se construit autour d’une des relations les plus basiques entre hommes et femme, le sexe. Des femmes brisées qui s’efforcent de trouver une place dans la société en s’adonnant au plus vieux métier du monde, voilà qui n’est guère optimiste.

Monstrueux est un roman dérangeant, qui montre sous un jour peu brillant le Japon contemporain. Malgré la noirceur du propos et la dureté de certains passages, on se laisse entraîner à parcourir fébrilement les quelque sept cents pages.

Mille mercis à Djak de m’avoir prêté son Monstrueux !

Monstrueux, Natsuo Kirino, 2003.

2e étape du challenge In the mood for Japan

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