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Une effraction dans une bijouterie où rien n’est volé, mais où les joyaux sont rendus à l’état de matières premières, une intrusion dans une abbaye, l’enlèvement d’un enfant contre une rançon saugrenue. C’est une succession d’événements peu ordinaires qui échoue sur les bras de la police brugeoise. Et comme tous ces faits concernent la très influente famille Degroof, l’enquête ne peut être qu’à hauts risques, et donc confiée au commissaire Pieter Van In. Ce Brugeois amoureux de sa ville n’est pas seul à s’embarquer dans cette drôle de galère. Non seulement il trouve dans le très séduisant substitut du procureur Hannelore Martens un allié de taille, mais il peut aussi compter sur le soutien inébranlable du brigadier Versavel et de l’expert scientifique Léo Vanmaele. Un brin d’ésotérisme (les templiers ne sont pas loin), beaucoup de logique, des rebondissements pertinents, on se laisse embarquer dans cette enquête avec grand plaisir.

Si l’intrigue est un élément essentiel pour apprécier un polar, il ne faut pas négliger l’importance du cadre et du personnage central pour happer le lecteur. Et c’est exactement ce que parvient à faire Pieter Aspe. Bruges est un personnage à part entière du roman. Elle est décrite avec passion et révèle ses trésors, comme la basilique du Saint Sang par exemple, sans pour autant occulter les défauts de la Venise du Nord (les embouteillages très caractéristiques d’une ville médiévale et sillonnée de canaux, entre autres). Cette adulation urbaine, qui n’est pas sans rappeler la place de Venise dans les romans de Donna Leon, est relayée par le personnage de Van In, dont le cœur bat au rythme de la ville. Cette passion se poursuit dans l’intérêt que porte le commissaire pour l’art ou pour sa propre maison, relique fragile de la vieille ville. Souvent mal embouché, doté d’un humour caustique et d’une incommensurable capacité à ignorer les ordres de la hiérarchie, Van In est un commissaire immédiatement sympathique, un Erlendur élevé à la bière d’abbaye en somme.

Pieter Aspe plonge son lecteur dans un univers baigné de belgitude (sans dériver de l’enquête, il parvient à évoquer, avec une légèreté teintée d’ironie, la difficulté à articuler les différents niveaux administratifs du royaume) et où la Duvel coule à flot. Quand arrive la fin du roman, on n’espère qu’une chose : pouvoir prolonger cette immersion en terre flamande. Que les convertis se rassurent, Pieter Aspe a écrit plus de vingt aventures mettant en scène Van In et Bruges, mais une demi-douzaine seulement est disponible en français. Il existe même une série télévisée tirée de ces romans, mais une nouvelle fois en flamand uniquement. Faudra-t-il donc se mettre à l’apprentissage de la langue flamande, ou seulement croiser les doigts pour que les traductions françaises se poursuivent à un bon rythme ?

Le carré de la vengeance, Pieter Aspe, 1995.

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