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La question s’est posée de présenter cette série de cinq courts romans de manière séparée ou comme un tout. La seconde solution m’a parue plus respectueuse de l’esprit de cet ensemble, même si chacun de ces romans peut se lire séparément.

Le poids des secrets propose les infortunes d’une famille où chacun s’efforce de préserver ses secrets pour éviter aux autres de souffrir. L’intrigue repose sur une histoire on ne peut plus banale, celle d’un homme qui se marie avec l’épouse choisie par ses parents, tout en se ménageant un espace de liberté avec une jeune maîtresse. Les deux femmes le font père au même moment. Et quand Mariko, la maîtresse déçue, préfère quitter Tokyo aux côtés de son propre époux, l’amant ne tarde pas à la rejoindre avec sa petite famille à Nagasaki, quelques mois avant que la ville ne soit détruite par la bombe américaine du 9 août 1945. Dans chaque roman, la même histoire est racontée d’un point de vue différent, qui ajoute son propre poids de secrets.

Dans le premier tome, titré Tsubaki, l’intrigue est dévoilée par Yukiko, la fille légitime du père adultère. Dans une lettre posthume, elle révèle à sa fille des épisodes troublants de ses propres enfance et adolescence, ainsi que les circonstances de la mort de son père. Pour elle, ces moments restent imprégnés du parfum des camélias, appelés tsubakis en japonais.

Le deuxième volet, Hamaguri, donne le point de vue de Yukio, le frère de Yukiko, sur les mêmes événements. C’est aidé par sa mère très affaiblie qu’il renoue avec une époque reculée, grâce, entre autres, au hamaguri, une palourde japonaise offerte par une Yukiko enfant.

Vient ensuite le récit de Mariko, mère de Yukio. Au-delà du récit de sa vie d’adulte et de ses déconvenues amoureuses, elle se souvient de son enfance, aux côtés d’une mère immigrée, morte trop tôt, puis d’un prêtre catholique d’origine européenne, semblable à une hirondelle (tsubame) dans sa soutane.

C’est alors au tour de l’époux de Mariko, qui a bravé les interdits familiaux pour épouser celle qu’il aime, de décrire les circonstances de leur rencontre et sa vie familiale. Cherchant à renouer avec sa vieille nourrice (qu’il associe à la fleur de myosotis – wasurenagusa), il met au jour le secret de ses origines.

Dans le dernier roman, Mariko reprend la parole pour confier à sa petite fille, Tsubaki, sa liaison avec un homme marié et sa conviction d’être responsable de sa mort. Hotaru, en hommage aux lucioles qui se laissent séduire par l’eau sucrée, comme les jeunes filles par les belles paroles des hommes.

Dans chaque volet de cette pentalogie, l’auteur mêle avec délicatesse les récits de la vie privée aux épisodes de l’histoire japonaise. Elle fait référence au tremblement de terre qui anéantit Tokyo en 1923, ainsi qu’à ses conséquences funestes pour les immigrés Coréens, sans oublier la destruction de Nagasaki en août 1945. Elle dresse un tableau de la société nippone, de ses rigueurs traditionalistes (comme celle qui veut qu’un homme divorce de son épouse si elle n’est pas en mesure de lui donner un enfant dans les trois années qui suivent l’union), de sa méfiance vis-à-vis des étrangers auxquels on ne donne jamais réellement de reconnaissance, de la rigidité qui prévaut en temps de guerre, quand les soldats sont tenus de faire gyokusaï (combattre jusqu’à la mort). En peu de pages, Aki Shimazaki dévoile un état d’esprit, une culture souvent méconnus des Occidentaux. Quelques brutales que soient ses révélations, elles sont faites d’une plume délicate, où la poésie n’est jamais loin. On goûte chaque phrase, on tourne chaque page en espérant qu’elle ne nous rapproche pas trop vite de la fin.

Mille mercis à Gwennaig de m’avoir prêté ces petits bijoux.

Et cette lecture marque la première étape du challenge « In the mood for Japan ».

Le poids des secrets, tomes 1 à 5, Aki Shimazaki, 1999-2005

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