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Mei-Li est l’héroïne de ce roman. Sa vie y est retracée de deux points de vue différents, alternant à chaque chapitre. Il y a la voix de Mei-Li elle-même, qui s’adresse à sa petite fille pour lui dévoiler ses années de jeunesse dans les années 1930 et 1940, de son mariage avec un homme qu’elle n’a pas choisi à la proclamation de la République populaire de Chine, en passant par une aventure passionnée, aussi courte qu’intense, et par l’occupation nipponne de la Chine. Et puis on écoute aussi le narrateur qui décrit la vieillesse de Mei-Li, depuis le mariage de sa fille, et son installation à ses côtés quand son époux est déporté pour quinze ans, jusqu’à l’âge adulte de ses petits-enfants. La Couleur du bonheurraconte la vie d’une inconnue, dont la principale qualité est de savoir se tirer des mauvais pas avec un bon sens et une bonne humeur inégalables. Le récit est aussi l’occasion de se pencher sur l’histoire de la Chine par le petit bout de la lorgnette, du point de vue d’une population qui subit les bouleversements politiques et s’en accommode comme elle peut.

Une fois de plus, il est étonnant de constater à quel point les auteurs chinois manient une langue qui transfigure la banalité du quotidien pour la muer en poésie. Cette capacité à tout sublimer est illustrée par l’explication que donne Mei-Li des noms parfois étranges donnés à la nourriture : pour qu’un plat soit apprécié à sa juste valeur, il lui faut non seulement une odeur et un goûts enchanteurs, mais aussi un nom qui fasse rêver. On retrouve par ailleurs cet attachement particulier à la culture traditionnelle, qui parvient à résister à la Révolution culturelle : les références aux contes et poèmes anciens (Le Rêve du Pavillon rouge, Les Trois Royaumes, la poésie Tang…) sont légions, de même que les légendes qui donnent à chaque habitude ancestrale un goût féerique.

En s’intéressant à la vie des plus humbles, à leurs difficultés autant qu’à leurs joies, Wei-Wei éveille la curiosité autant que la sympathie. Les destins qui sont présentés sont loin d’être exceptionnels, mais ils touchent profondément le lecteur qui se laisse entraîner. Des personnages attachants, un arrière-plan historique riche, un monde exotique pour le lecteur occidental, sans oublier une écriture dénuée de fioritures, voilà qui suffit à passer un très bon moment de lecture.

Je remercie Livraddict et les éditions Points, dont le partenariat a été l’occasion de cette découverte.

La Couleur du bonheur, Wei-Wei, 1996.

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