Une Terre dévastée. Une humanité en voie de disparition. Un père et son fils tentant de sauver leur peau. Le décor est planté pour ce roman où l’action est réduite à la portion congrue. Les noms des personnages restent inconnus, tout comme ceux des villes qu’ils traversent. Nul besoin de s’embarrasser de détails inutiles dans un monde où seul compte l’essentiel. Dans le cas des deux protagonistes principaux, il s’agit de traverser un pays qu’on imagine être les Etats-Unis, en suivant une route asphaltée, qui doit les mener jusqu’à la mer et à un climat plus clément.

Chemin faisant, l’homme et son fils concentrent leur attention sur des objectifs limités et somme toute primaires. Il leur faut manger d’abord, dans un monde où toute culture est impossible et où les animaux ont disparu. Puis ils s’inquiètent de se protéger des intempéries – du froid et de la pluie en particulier. Enfin, il est indispensable de se méfier des autres êtres humains, parmi lesquels se trouvent de nombreux « méchants », comme les appelle l’enfant.

Ce repli sur l’essentiel est, d’une certaine manière, symbolisé par le caddie dans lequel ils transportent tous leurs biens. Si au départ quelques jouets et livres de l’enfant se trouvent mêlés à la nourriture et aux couvertures, ils finissent par disparaître. A mesure que les deux personnages avancent, que les difficultés s’accumulent, leurs biens se réduisent jusqu’à ne tenir que dans leurs sacs à dos et les passages consacrés au passé ou aux rêves de l’adulte se font plus rares. Comme s’il ne restait plus aucune place pour le superflu. Comme si toutes les forces de ces deux survivants étaient totalement tournées vers leurs besoins fondamentaux.

La route est un récit très pessimiste, qui ne laisse subsister aucune illusion sur l’humanité, incapable de solidarité quand les temps se font durs, et sans doute responsable de son propre anéantissement. La particularité de cette œuvre post-apocalyptique, c’est la capacité de l’auteur à décrire un monde et des situations d’une noirceur absolue dans un style qui flirte souvent avec la poésie. Les paysages ont beau être réduits à l’état de cendre, McCarthy les décrit avec une justesse improbable. Seuls surnagent, dans cet univers délétère, les sentiments très forts qui unissent le père et son fils. Et leur importance est renforcée par la délicatesse avec laquelle le texte les met en valeur. Le rythme du récit est saccadé, ce qui peut prendre au dépourvu quand on entame la lecture. Mais ce choix rend parfaitement le manque de repères des personnages, la monotonie d’une vie troublée seulement par quelques rencontres ou découvertes. Le rythme devient finalement hypnotique, et pousse à tourner les pages les unes après les autres, sans répit, l’esprit tendu vers un espoir pour ces deux naufragés.

La route est un petit miracle. Sur un sujet terriblement noir, Cormac McCarthy livre une œuvre fascinante, qui ne peut laisser le lecteur indifférent.

La route, Cormac McCarthy, 2006.

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