Le Sentiment du fleuve est un roman équilibriste. Il parvient à associer, on ne sait trop par quel miracle, des éléments de prime abord disparates. L’assemblage cohérent et harmonieux de tous ces personnages et faits reste mystérieux.

Orphelin de mère, sans père connu, célibataire et solitaire, Jérôme Mortensen hérite de son oncle maternel un appartement et une petite affaire au royaume des Belges, « pays pluvieux et improbable ». Contre l’avis de son notaire qui le pousse à « réaliser » ce bien, il décide de tout quitter pour succéder à ce parent qu’il n’a jamais vraiment connu. Il découvre progressivement un univers peu ordinaire et peuplé de curieuses personnes. Il souhaite « continuer sans rupture le mouvement de [l]a vie » du disparu. Et tâchant ainsi de se couler dans les pantoufles et le fauteuil avunculaires, Mortensen jeune se trouve happé par sa vie, et confronté plus brutalement à sa mort.

Longtemps le lecteur cherche dans le roman la trace de ce fleuve auquel fait référence le titre. Mais de ce cours d’eau ne demeure qu’un sentiment, et une malédiction dans laquelle s’enlise la ville. L’eau, ou plus précisément l’humidité, est omniprésente, qu’il s’agisse de la pluie tombant sans relâche, des cataractes dans la tuyauterie vétuste ou du besoin permanent qu’a Jérôme de s’humecter le gosier à coup de bières belges (qui lui reprocherait d’ailleurs cette curiosité gastronomique au sujet du pain liquide ?). L’enquête, qui guide vaguement l’intrigue, est en fin de compte secondaire. Ce qui importe, c’est le devenir de Jérôme, sa capacité à entrer dans une nouvelle vie, empruntée à un mort.

Son intérêt n’étant pas focalisé sur les événements, le lecteur prend d’autant plus plaisir au style de François Emmanuel. L’écriture est fluide, les phrases longues et construites avec un soin d’orfèvre, les rencontres entre noms et adjectifs peu habitués à se croiser étonnantes, les belgicismes et quelques subjonctifs imparfaits habilement disséminés. On se laisse porter, comme par le cours d’un fleuve. Et, à mes yeux, les petits bijoux de l’ouvrage résident dans ces longs monologues un peu fantasques auxquels s’adonne le notaire du héros, poète à ses heures (« les lisières en friche de sa géographie intérieure »).

Les personnages secondaires sont tout aussi improbables, qu’ils soient humains comme Ursula, la cantatrice du second, et Maria Conception, la femme de ménage-cuisinière aux parures de princesse, ou encore animaux, Nephtys, la chatte qui se plaît dans un aquarium vide ou Cornélius, le mainate malpoli.

Le Sentiment du fleuve ne se raconte pas, il se lit. Et il donne envie de lire plus avant les œuvres de son auteur.

Le Sentiment du fleuve, François Emmanuel, 2003.

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