C’est sans a priori ni attentes particulières que je suis entrée dans ce livre. La surprise n’en fut que plus belle.

Le lièvre de Vatanen est une sorte d’ovni littéraire, un aller simple pour un monde extravagant et déroutant. Rien de moins habituel, pourtant, que ce héros, journaliste qui a perdu ses illusions de débutant, mari trompé qui supporte son épouse comme il peut, et qui n’a comme échappatoire que les beuveries avec les amis ou les virées sur son bateau. La rencontre avec un levraut accidenté, au beau milieu de la campagne finlandaise, fait brusquement basculer Vatanen : sur un coup de tête, il envoie balader ses obligations pour partir à l’aventure en compagnie de son lièvre. Et le voilà embarqué dans un vagabondage à travers la Finlande, avec une prédilection pour la Laponie.

Le roman consiste donc essentiellement en la succession de rencontres et de mésaventures de Vatanen, jusqu’à une épique chasse à l’ours qui se solde par la disparition du héros. Et le lièvre ? il permet à Vatanen d’approcher les hommes qui peinent à comprendre son mode de vie ; il étonne et attendrit, fait céder les réticences et facilite la communication entre Vatanen et ses semblables.

Au-delà de ces aventures rocambolesques, l’intérêt du roman tient beaucoup dans la galerie de personnages secondaires. De l’épouse acariâtre au commissaire à la retraite, persuadé que le gouvernement finlandais est l’objet d’un complot, en passant par l’ivrogne qui découvre un trésor en cherchant son dentier au fond d’un fleuve, rien d’étrange n’est épargné au lecteur. Ces rencontres ne font que conforter Vatanen dans son choix d’isolement dans la nature.

Avec un ton pince sans rire, Arto Paasilinna dénonce les obligations grotesques auxquelles les conventions sociales conduisent souvent. Il tourne en ridicule le poids des traditions, des contraintes que chacun s’impose pour entrer dans le moule de la société, et de la loi même. Face à cette situation intenable, il propose à son lecteur une échappée vers la nature, loin de la civilisation. Et Vatanen, citadin, intellectuel, sans exercice, prend goût aux plaisirs simples du travail manuel pour lequel il se découvre des qualités. Mais il ne faudrait pas voir dans ce roman un hymne au retour à un âge d’or ancien, car la nature réserve elle aussi de mauvaises surprises.

Sous l’apparence d’une lecture agréable et reposante, Le lièvre de Vatanen est aussi une interrogation sur la société occidentale, sur son rapport à la nature et sur la liberté. L’auteur ne propose pas de réponse toute faite, il se contente de soulever les incohérences, maniant avec habileté un humour souvent noir.

Le lièvre de Vatanen, Arto Paasilinna, 1975.

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