Certains livres ne devraient être ouverts qu’à condition d’avoir devant soi le temps suffisant pour les lire d’une traite. No et moi en fait partie. J’ai eu la malencontreuse idée de le commencer dans les transports en commun, et il a été pénible de le laisser en attendant d’en avoir fini avec les obligations du quotidien.

Le roman est assez court, mais dense. Il propose un regard frais, sans être naïf – celui d’une surdouée de 13 ans – sur la société contemporaine. Aux soucis proprement adolescents (l’apparence ou les garçons) se mêle une réflexion pertinente sur la vie des sans-abri qui peuplent Paris. Lou Bertignac rencontre, au hasard d’une de ses promenades expérimentales, No qui, à peine plus âgée qu’elle, vit dans la rue. C’est le début d’une amitié, mais aussi d’une remise en question du monde dans lequel vit Lou.

Delphine de Vigan réussit à mêler, dans le récit d’une tentative de sauvetage, espoir et méfiance, bonne humeur et gravité. Choisir comme narrateur une adolescente permet d’opter pour un ton léger qui rend plus touchants encore les douloureux thèmes abordés. La détresse des sans-abri, le sordide de leur quotidien, les blessures de la vie qui frappent même ceux qui croyaient s’en être sortis (une mère qui perd un enfant, une femme délaissée par son mari), tout cela est rendu supportable par le point de vue de Lou. Il autorise des ellipses dans la vie de No et la suggestion de ses problèmes, plus efficace qu’une description par le menu. En dépit de cette subtilité dans l’écriture, No et moi demeure un roman assez pessimiste tant sur la question précise des sans-abri que sur la vie en général. Pas de happy end, qui aurait rendu l’ensemble mièvre. Mais une consolation, celle que tout adolescent idéaliste devrait finir par trouver : à défaut de sauver le monde, il faut se contenter des plaisirs ponctuels de la vie, qui font avancer au lieu de sombrer dans la dépression.

No et moi est donc bien plus que l’histoire d’une amitié ou d’un amour naissant, c’est un remède littéraire pour ceux qui se demandent encore si la vie peut avoir un sens.

No et moi, Delphine de Vigan, 2007.

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