Sarnia

Mots-clefs

, ,

A Guernesey, les Le Page sont légion, et tous parents à des degrés plus ou moins proches. Ebenezer n’a quitté son île qu’une fois dans sa vie, pour assister à une rencontre sportive à Jersey. Un pied sur terre (il est maraîcher) et un en mer (il aime pêcher), il est attaché au mode de vie guernesiais, qu’il défend bec et ongles, en particulier contre les fantaisies modernes. Il ne s’est jamais marié et, voyant les membres de sa famille disparaître un à un, il se met en tête de conserver une trace de ses souvenirs et de trouver une personne digne d’être son héritier.

La vie d’Ebenezer Le Page est inventée de toutes pièces par l’auteur, et pourtant ce roman prend des airs de mémoires. Des années 1880 aux années 1960, les anecdotes familiales (et elles sont nombreuses, car les parents d’Ebenezer sont loin d’être simples) se mêlent à l’histoire de l’île. Bourru, têtu mais honnête au fond, Ebenezer est un personnage atypique (pour reprendre le sabir des agents immobiliers), qui ne mâche pas ses mots, surtout quand il s’agit de défendre son île. Le lecteur apprend vite à l’apprécier, à sourire de ses exagérations. Et les quelque six cents pages qui racontent sa vie passent sans qu’on s’en rende compte.

C’est sur le conseil d’Hugo Boris (venu rencontrer certains de mes élèves) que j’ai lu ce roman. Et j’ai pu, chemin faisant, vérifier ce qui, dans ses propos, avait achevé de me convaincre de le lire : il fait partie de ces livres pour lesquels on envie ceux qui, ne l’ayant pas lu, ont encore devant eux le plaisir de le découvrir.

Sarnia, Gerald B. Edwards, 1981.

Agatha Raisin and the Walkers of Dembley

Mots-clefs

,

Le mois anglais a débuté depuis un moment, sans que j’aie trouvé le temps de rédiger les billets prévus (ne parlons pas des lectures communes…). Maintenant que le bac est lancé, et avant le déferlement de copies à corriger, il est grand temps d’évoquer le quatrième volume des enquêtes d’Agatha Raisin.

Piégée par son ami Roy, Agatha a été contrainte de revenir travailler à Londres, sans y trouver aucun plaisir. Sa dette réglée, elle peut retrouver son cottage et ses amis du village de Carsely. Mais à peine est-elle rentrée qu’une voisine fait appel à elle pour aider sa nièce, empêtrée dans une sombre affaire : une randonneuse a été assassinée dans un village voisin. Ni une ni deux, Agatha renoue avec sa manie des enquêtes, et elle y embarque James Lacey.

Ce qui est intéressant dans le personnage d’Agatha Raisin, ce sont avant tout ses imperfections. Elle s’emporte, se montre désagréable, s’agace d’un rien et se fait des films avec une facilité déconcertante. Après deux enquêtes où elle semblait s’être un peu assagie, la voici de nouveau incontrôlable, pour le plus grand plaisir du lecteur. L’intrigue est peut-être plus téléphonée qu’à l’ordinaire, mais elle s’écarte du schéma habituel, grâce à un changement de décor salutaire. Les enquêtes à Carsely ronronnaient, notamment en raison de la permanence des protagonistes. Nouveau village et nouveaux personnages permettent un renouvellement. Il ne faut pas s’attendre toutefois à une intrigue exceptionnelle. Le coupable n’est pas très difficile à découvrir.

Une lecture sympathique pour les amateurs de la série, en somme. Mais pas un chef d’oeuvre non plus.

Agatha Raisin and the Walkers of Dembley, M.C. Beaton, 1994.

Quand sort la recluse

Mots-clefs

,

La publication d’un nouveau roman de Fred Vargas est un événement pour un nombre croissant de lecteurs. Il fut un temps (avant Pars vite et reviens tard) où seuls les initiés se ruaient en librairie pour découvrir les nouvelles aventures des héros fétiches de l’archéologue-écrivain. Désormais, c’est une opération de grande envergure, qui excite l’intérêt des médias de tous poils. Quand sort la recluse n’a pas échappé à ce battage et, en bonne lectrice des premiers temps (un grand merci à mon oncle qui m’a jadis fait découvrir Debout les morts), j’ai suivi le mouvement.

La recluse dont il est question est une araignée (le détail a de l’importance, car il me fallait le signaler très vite à ma soeur qui apprécie Vargas mais bien moins les bestioles à huit pattes). C’est en cherchant l’origine d’une suspecte odeur de poisson dans sa brigade que le commissaire Adamsberg la découvre sur l’écran d’un de ses inspecteurs. Une fois classée la sombre affaire d’assassinat conjugal qui lui a fait quitter les brumes d’Islande, Adamsberg concentre toute son attention sur cette recluse à qui les curieux et les amateurs attribuent trois décès en quelques semaines, à rebours de  l’avis des spécialistes. De cette étrangeté, il fait émerger une enquête clandestine où, peu à peu, ses inspecteurs s’engagent à leur tour.

Il fut un temps où les romans de Fred Vargas étaient denses, compacts (quelque 300 et 350 pages respectivement pour Debout les morts et Pars vite et reviens tard). Ils sont désormais bien plus longs (Quand sort la recluse approche les 500 pages), sans pour autant être plus riches. Il est certes plaisant de retrouver des personnages qui se sont étoffés au fil des enquêtes, de redécouvrir les petites manies des uns et des autres, les drôles d’habitudes de la brigade. Mais on regrette un peu, en tournant les pages du dernier volume, de ne pas y trouver davantage d’inventivité (notamment langagière), comme nous y avait habitués Fred Vargas. L’intrigue elle-même a un goût de réchauffé. Cette histoire de vengeance n’est pas sans rappeler celle de Pars vite et reviens tard. Le retour du préhistorien Mathias préposé aux fouilles aussi a été déjà vu. Idem pour les réticences de certains policiers à s’engager dans une enquête farfelue.

En somme, c’est un roman policier (un rompol, pour reprendre l’expression de Fred Vargas) bien construit et bien écrit. Toutefois pour les lecteurs qui connaissent bien l’auteur, c’est un petit cru. On passe un moment agréable, mais on reste, en tournant la dernière page, un peu sur sa faim.

Quand sort la recluse, Fred Vargas, 2017.

Sur les chemins noirs

Mots-clefs

, ,

Croisé chez Keisha, aperçu sur le catalogue de la médiathèque, mais pas sur les rayonnages, et finalement trouvé à bon prix chez G***t, le dernier récit de Sylvain Tesson a éprouvé ma patience pendant un petit moment.

Point d’expédition aux confins de la Terre, cette fois. Moins que l’envie, c’est la forme qui manque à l’auteur pour entreprendre un voyage lointain. Les médias (pas très fins, comme souvent) avaient fait leurs choux gras d’une chute peu glorieuse, et les lecteurs fidèles du globe-trotteur s’inquiétaient d’être sevrés de ses récits fort bien troussés. Car, même si l’homme ne plaît pas forcément, ses textes ont un petit quelque chose en plus.

Or, un an après ses mésaventures aux conséquences plus que fâcheuses, Sylvain Tesson reprend la route. La campagne française fera office d’espace de rééducation. Depuis les pentes du Mercantour, il entreprend une traversée de la France jusqu’à La Hague, avec, comme contrainte, d’éviter autant que faire se peut les voies fréquentées pour se concentrer sur « les chemins noirs », ceux que les cartes elles-mêmes peinent à retrouver.

Tantôt seul avec ses douleurs et ses espoirs, tantôt accompagné d’amis qui viennent crapahuter un jour ou deux à ses côtés, Sylvain Tesson s’enfonce dans des territoires désertés, mais pas totalement vides. Son récit est peut-être moins fantaisiste qu’à l’habitude, mais il gagne en émotion. La description des espaces dits hyper-ruraux est réalisée avec justesse et un soupçon de mélancolie. Toutefois c’est le regard de l’auteur sur les franges urbaines et sur ceux que l’on nomme les néoruraux qui a le plus retenu mon attention de géographe. Ces passages sont courts, mais écrits avec finesse et précision. Bien des aménageurs fous ou de candides citadins seraient fort avisés de lire ces quelques paragraphes avant de se lancer dans des projets déconnectés de la réalité.

Un peu plus de cent pages, qui se lisent avec une facilité déconcertante et qui nous laissent espérer d’autres récits du sieur Tesson.

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, 2016.

Pour les petits #1

Mots-clefs

, ,

Depuis que ma soeur a eu la bonne idée d’avoir un adorable petit garçon, j’ai une excellente excuse pour explorer les rayonnages d’albums !

Les petits mots polis sont à la fois ludiques, avec les languettes à tirer, et éducatifs. Les Minousses, de jeunes copains bien mignons, oublient parfois que certains mots facilitent la vie. Papa et Maman veillent au grain pour leur rappeler les « mots magiques ». Le système de languettes permet de demander au petit lecteur s’il sait ce que les petits héros devraient dire… Un joli album, comme savent les faire les éditions Milan.

Les petits mots polis, Alice Le Hénand et Thierry Bedouet, 2014 – 2017.

Pierre Lapin est (re)devenu un personnage en vogue. Les histoires et les dessins de Beatrix Potter continuent de séduire les petits et leurs parents. Cette mini version des aventures de Pierre, équipée d’une cordelette, peut sans nul doute occuper des enfants qui trouvent parfois le temps long en poussette. L’histoire est très courte. Une introduction à des albums plus long, une mise en bouche pour les apprentis lecteurs, en somme.

Pierre Lapin, Mon premier livre pour poussette, d’après Beatrix Potter, 2001 – 2017.

Maigret au Picratt’s

Mots-clefs

, ,

Un mois belge sans Simenon, c’est comme un repas sans café ou un nouvel an sans champagne… Pour clore l’édition 2017, j’ai donc choisi une enquête du commissaire Maigret.

Au petit matin, une danseuse sort du club un peu louche où elle passe ses nuits. Elle se rend au commissariat du quartier, où elle déclare avoir surpris une conversation entre des clients (dont un s’appellerait Oscar) évoquant l’assassinat d’une comtesse. A peine est-elle sortie des bureaux de la police que la jeune femme est occise. Ce sont donc deux meurtres sur lesquels Jules Maigret doit enquêter, un bien réel et un à venir.

Cette histoire ne m’était pas inconnue car j’en ai vu l’adaptation télévisuelle avec Bruno Cremer (le meilleur des acteurs ayant interprété Maigret, après Gabin…). Comme à son habitude, Maigret prend le pouls du quartier où le crime a été commis (Pigalle, ici), côtoie les proches de la victime, observe, pose des questions anodines en apparence. Et ses qualités de psychologue, associées au travail de fourmi de ses subordonnés, finissent par démasquer le coupable. C’est au moment du dénouement que j’ai eu une surprise : le meurtrier du roman n’est pas celui de l’adaptation télé (Maigret et les plaisirs de la nuit), alors que l’essentiel de l’intrigue suit pas à pas celle de Simenon. Pour cette trouvaille et pour le plaisir de suivre Maigret, cette lecture fut, une fois encore, un agréable moment.

Maigret au Picratt’s, Georges Simenon, 1951.

Et tous seront surpris

Mots-clefs

, ,

Voici un titre excellemment choisi ! Dans ce recueil de treize nouvelles la surprise est autant celle des personnages, confrontés à des situations qui les désarçonnent un tantinet, que celle du lecteur, souvent étonné de la chute des différents textes proposés.

Il est principalement question de relations humaines, entre époux, entre collègues de travail, entre enfants et parents, entre amoureux ou amants. Mais point de bons sentiments ou de fins gentillettes. Le cynisme tient le haut du pavé dans ces tranches de vie d’apparence si ordinaire. Et le style de l’auteur, dépourvu de fioritures inutiles, vient élégamment amadouer le lecteur qui, à chaque fois, se laisse surprendre.

Une lecture enthousiasmante, permise par les Editions Quadrature qui ont soutenu le concours de clôture du mois belge 2016.

Et tous seront surpris, Monique Persoons, 2016.

Orlanda

Mots-clefs

, , ,

Jacqueline Harpman est un des auteurs que j’ai découverts avec plaisir lors du l’édition 2016 du mois belge. Elle faisait partie, cette année, des lectures indispensables et, grâce aux ressources de la médiathèque, c’est Orlanda qui s’est imposé.

Dans un café parisien, en attente de son train pour Bruxelles, Aline s’échine à relire Orlando pour préparer un cours sur Virginia Woolf. Elle s’ennuie un peu car l’auteur ne fait pas partie des chouchous de cette spécialiste de Proust. Ce manque d’enthousiasme aboutit à  un événement plutôt hors du commun : la part masculine d’Aline, celle qui pousse par exemple à marcher à grandes enjambées inélégantes, celle qui s’est trouvée enfouie sous l’effet d’une éducation destinée à façonner une jeune femme bien élevée, s’échappe pour aller s’installer dans le corps de Lucien, attablé non loin. Parce que ce n’est plus vraiment Lucien, la narratrice nomme Orlanda ce nouveau personnage qui découvre les mille et une joies d’être un homme, qui ose séduire et s’affirmer. Mais très vite, à peine rentré à Bruxelles, Orlanda se languit d’Aline et, pour rendre sa nouvelle vie plus piquante, provoque leur rencontre, et vient jeter le trouble chez la jeune femme.

Ce récit se prête très bien aux changements de points de vue et l’auteur ne s’en prive pas, glissant d’Orlanda à Aline, en passant par la narratrice elle-même qui y va de ses petits commentaires bien sentis. La psychologie tient, comme souvent chez Jacqueline Harpman, rattrapée par ses réflexes de psychanalyste, une place centrale. La contrainte de l’éducation, qui impose de brider ses envies pour répondre aux attentes sociales, est gentiment égratignée. Et si, avec le personnage d’Orlanda, la liberté absolue semble un temps portée aux nues, elle ne triomphe pas. Le dénouement peut en effet laisser le lecteur perplexe car il s’appuie sur une transgression. Il met cependant en exergue la recherche d’un équilibre, d’une forme de compromis, où les désirs ne semblent appréciables qu’à condition d’être tempérés.

Après avoir lu deux romans de l’auteur, il est manifeste que certains thèmes sont omniprésents dans son oeuvre. Celui de la dualité était présent dans Le Bonheur dans le crime, où un frère et une soeur vivaient une relation fusionnelle. On trouve ici un clin d’oeil assez net à cette situation, puisque Aline présente Orlanda comme son frère. Les jolies maisons de Bruxelles font également une apparition. Et les références littéraires foisonnent, notamment à Marcel Proust et Virginia Woolf. Le ton paraît souvent léger, un tantinet badin par moments, mais le propos d’Orlanda est d’une richesse étonnante. En quelque deux cent cinquante pages, Jacqueline Harpman aborde une kyrielle de thèmes susceptibles d’entraîner bien des lectures annexes pour les approfondir, à commencer par Orlando ou La Recherche.

En somme, cette seconde incursion dans l’oeuvre de Jacqueline Harpman a été un succès, qui laisse entrevoir une poursuite de l’exploration, lors de prochaines éditions du mois belge, ou avant.

Orlanda, Jacqueline Harpman, 1996 (récompensé par le Prix Médicis).