Un gentleman à Moscou

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Choisir comme personnage principal d’un roman historique un gentilhomme assigné à résidence dans un grand hôtel est une gageure.  Difficile en effet d’imaginer que l’on puisse ainsi rendre compte des évolutions politiques et sociales d’une URSS dont le héros, le comte Alexandre Ilitch Rostov, est de facto coupé. Pourtant, Amor Towles parvient avec beaucoup de finesse à relever ce défi, notamment grâce à une riche galerie de personnages secondaires qui peuvent, eux, se frotter aux dures réalités soviétiques. Le lecteur se trouve ainsi placé sur un pied d’égalité avec Alexandre Rostov lorsqu’il s’agit de comprendre comment se transforme l’URSS au cours des trente années qu’il passe reclus au Metropol.

Humour et érudition sont également placés au service d’une plaisante description de la vie d’un hôtel de luxe. Les petits secrets et les habitudes, plus ou moins honteuses, des clients comme du personnel, sont mis en scène de manière à reconstituer l’atmosphère qui peut régner dans ce genre d’établissement, ne manquant pas de faire écho à d’autres œuvres, comme les très britanniques Gosford Park ou Downton Abbey.

C’est enfin un très bel hommage à la culture russe, notamment à la littérature et à la gastronomie. Non seulement les références sont légion, mais l’amateur de romans russes trouvera à n’en pas douter une ambiance et des situations qui ne sont pas sans en rappeler d’autres, plus classiques. Un gentleman à Moscou est un roman aussi riche qu’élégant, dans son propos comme sa construction.

Un gentleman à Moscou, Amor Towles, 2016.

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Tu t’appelais Maria Schneider

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Le titre laisse espérer la biographie d’une actrice aujourd’hui méconnue, dont le nom a comme un parfum de scandale. On imagine faire plus ample connaissance avec cette jeune femme à laquelle sa carrière semble avoir échappé, dans une lettre ouverte ou un hommage posthume.

Au bout de quelques pages, on s’aperçoit que le « je » est plus présent que le « tu », et que le propos est essentiellement alimenté par les souvenirs de l’auteure, se remémorant les moments passés avec une sulfureuse cousine qui la fascine autant qu’elle l’inquiète. Mais ce glissement ne déçoit pas, car le style élégant et sobre de Vanessa Schneider pousse à poursuivre la lecture. Elle brosse par ailleurs un tableau personnel et néanmoins révélateur  des années 1970 et 1980.

L’évocation du petit monde du cinéma de cette époque est brève mais efficace. Les lecteurs non-cinéphiles enrichissent leur culture. Les autres découvrent que Brigitte Bardot tient, auprès de Maria, un rôle qui ne nous est pas familier, ou que Frédéric Mitterrand a la mémoire longue.

Le plus pertinent, dans ces pages, n’est toutefois pas où on l’attend. C’est lorsqu’elle évoque son enfance, marquée par un père haut-fonctionnaire qui choisit de vivre dans un quartier populaire et de défendre des valeurs révolutionnaires, que Vanessa Schneider est la plus passionnante. Différente de ses camarades de classe en raison du poids du passé familial, du mode de vie adopté par ses parents et, finalement, de sa relation avec Maria, elle raconte, en filigrane d’un récit biographique, comment elle s’est elle-même construite.

Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider, 2018.

La libraire

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Loin d’être une nouveauté, ce roman publié en anglais en 1978 est considéré comme un classique par certains. Pourtant, jusqu’à ce que la jolie édition du Petit Quai Voltaire ne retienne mon attention, il m’était resté inconnu.

Une fois veuve, Florence Green s’est installée dans une petite ville de l’East Anglia, Hardborough. Elle s’ennuie un peu, et décide de transformer The Old House, un bâtiment abandonné, en librairie, mettant ainsi à profit le petit pécule que lui a laissé son mari et une expérience de libraire. Le projet est loin de faire l’unanimité dans une communauté où les traditions et l’immobilisme sont généralement la règle. Si à cette hostilité s’ajoutent quelques erreurs de gestion et de jugement, l’avenir de la librairie peut sembler hasardeux.

Encore un livre sur les livres et les libraires ! C’est en effet le fil rouge de la plupart de mes lectures estivales, comme un besoin de revenir à l’essentiel après une année gentiment chaotique.

Au-delà de la sobre couverture qui a attiré mon attention, se tenait une intrigue où l’audace le dispute au fatalisme. Le personnage de Florence Green se révèle admirable par ses choix assumés : acquérir un bâtiment dans un état peu engageant, défendre son projet en dépit des réticences évidentes de la petite élite locale, défendre sa jeune vendeuse quand elle commet des impairs, oser mettre Lolita bien en vue dans sa vitrine… Mais elle peut aussi agacer par sa naïveté crasse ou ses réactions souvent inadaptées aux difficultés apparues en travers de son chemin. Le lecteur se prend évidemment de sympathie pour cette librairie et sa propriétaire. Mais, à mesure que les embûches se succèdent, il voit la catastrophe arriver, et le dénouement inéluctable se rapprocher.

Le plus intéressant est en somme le tableau d’une petite ville anglaise de la fin des années 1950. Les travers des nantis comme des plus humbles sont soulignés avec délicatesse, autant que les plaisirs de la vie littorale anglaise. Il y a un je-ne-sais-quoi de Barbara Pym dans ce roman, dans le ton et dans le propos. L’auteur ne ménage pas ses personnages. L’intrigue semble un prétexte à dénoncer les pesanteurs d’une époque et d’un mode de vie. C’est là tout le sel de cet ouvrage qui a fait l’objet d’une adaptation au cinéma en 2017 (sortie du film – qui n’a visiblement pas enthousiasmé les critiques – prévue pour décembre 2018 en France).

La libraire (The Bookshop en vo), Penelope Fitzgerald, 1978.

The Diary of a Bookseller

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Chez bien des lecteurs il existe une faiblesse coupable pour les livres en relation avec la lecture. Un petit plaisir avouable pour les mises en abyme. Certains de ces ouvrages laissent une trace indélébile, et on y revient régulièrement, par gourmandise. J’ai, par exemple, relu bien (trop) souvent 84, Charing Cross Road depuis le jour où, grâce à un oncle très avisé, cette correspondance est tombée entre mes mains.

Croisé sur le blog de Cuné (incroyable  lieu de tentation), le journal de Shaun Bythell n’a pas mis longtemps à rejoindre ma PAL. Mais comme l’ouvrage est de belle qualité et trop lourd pour les transports en commun, il a fallu attendre les vacances pour s’y plonger.

Plus de dix ans après avoir repris une librairie d’occasion dans le bourg écossais de Wigtown, Shaun Bythell dresse quotidiennement le bilan de ses journées. Les chiffres tiennent une place importante dans son journal, et permettent, sans longs discours, de mesurer les difficultés du métier.  Aux commandes en ligne, plus ou moins aisées à satisfaire, s’associent le nombre de clients et le contenu de la caisse, mais aussi la quantité de livres achetés ou manutentionnés (d’où des douleurs répétées chez l’auteur). Mais bien au-delà de ces mesures, les courts compte-rendus de demandes ou remarques farfelues des clients (toujours enclins à réclamer une remise), autant que les nombreuses bizarreries de Nicky, l’employée de la librairie, rendent cette lecture aussi amusante qu’édifiante. Shaun Bythell n’a pas sa langue dans sa poche, et sait s’y prendre pour moucher l’une comme les autres, mais aussi pour dénoncer les dérives des grands distributeurs d’Internet qui mettent en danger les libraires indépendants, même d’occasion. Avec flegme, il gère aussi, bon an mal an, le Random Book Club, dont chacun des membres reçoit un livre choisi dans le stock de la librairie chaque mois.

Au fil de cette chronique, on découvre aussi les coulisses du festival littéraire qui se tient chaque année à Wigtown. Shaun y tient un rôle essentiel, mais très discret, en offrant aux auteurs invités un havre où se reposer et se repaître loin de la foule, dans son propre salon au-dessus de la boutique. La beauté et la richesse de cette région rurale assez méconnue outre-Manche sont par ailleurs mises en valeur car Shaun Bythell est, à ses heures perdues, vidéaste et réalise de petits documentaires (certains sont visibles sur la page Facebook de la boutique) vantant les mérites de son petit coin d’Écosse.

Bref, difficile, en terminant cette truculente et passionnante lecture, de ne pas se ruer sur le premier site de voyagistes venu pour réserver un séjour en Écosse !

The Diary of a Bookseller (publié en français en avril 2018 sous le titre Le libraire de Wigtown), Shaun Bythell, 2017.

Et pour les curieux, le lien vers la page Facebook de la librairie.

Quelques brèves de lecture

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Allez ! on ouvre les fenêtres et on époussette un peu. Pendant que la France retient son souffle, rendons à la vie ce salon délaissé pour satisfaire aux exigences de la vraie vie. Le temps et l’envie d’écrire des billets m’ont manqué ces dernières semaines, alors que j’ai continué à (beaucoup) lire. Il y a donc matière à quelques brèves de lecture, des idées pour les vacances peut-être.

Malgré un titre français fort mal choisi, Deux dans Berlin est un roman policier plutôt réussi. Hans-Wilhelm Kalterer est à peine remis d’une blessure par balle quand ses supérieurs lui demandent de renouer avec ses fonctions d’enquêteur pour élucider le meurtre d’un nazi de la première heure. Sous les bombardements des Alliés, dans une ville en ruines où tout manque, même l’espoir, l’ancien de la SS se trouve rapidement sur les traces d’un ancien déporté revanchard. Précision et finesse caractérisent autant la construction de l’intrigue que le contexte historique (les auteurs sont historiens). Dans une atmosphère de fin de règne, les deux personnages principaux ouvrent les yeux sur la mascarade que fut leur vie. Ils ont appréhendé de manière très différente le temps du nazisme, mais en comprennent avec autant de stupéfaction les ressorts. L’histoire racontée à deux voix tient en haleine, et s’achève sur un dénouement bien choisi.

Deux dans Berlin (Wer übrig bleibt, hat recht, en vo), R. Birkefeld et G. Hachmeister, 2002.

Conseillé par une amie, Victor Hugo vient de mourir associe aussi récit historique et fiction. Au printemps 1885, une légende vivante s’apprête à rendre son dernier souffle. Du politicien au vendeur de journaux, des admirateurs aux contempteurs, tout Paris a l’esprit tourné vers ce qui s’annonce comme un événement historique. A peine a-t-il succombé que se met en branle l’organisation de ses obsèques, qui aboutit à la première panthéonisation républicaine. Ce récit, particulièrement bien documenté, emporte le lecteur dans une chronique où se croisent collectif et particulier. Le style d’une grande sobriété sert à la fois la solennité de l’événement et la mise en scène du chagrin des proches. Un texte beau et juste.

Victor Hugo vient de mourir, Judith Perrignon, 2015.

 

1144 livres

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Tout commence par une lettre peu ordinaire. Le narrateur, né sous X, apprend, sous la plume de maître Noblecourt, que sa mère lui lègue l’ensemble de sa bibliothèque. Que voilà un héritage symbolique pour un bibliothécaire ! Quoiqu’un peu dérouté, le narrateur accepte de rencontrer le notaire, mais il rechigne à recevoir ces 1 144 livres qui l’attendent dans des cartons. Pourtant la curiosité finit par l’emporter. Et c’est une exploration peu commune qui débute.

Dans un roman très court et très dense, Jean Berthier entrecroise deux thèmes qui, de prime abord, n’ont guère de relation. La filiation,  et notamment le lien entre un enfant adopté et ses parents biologiques, sont exposés avec beaucoup de retenue, et une grande finesse. Malgré tout l’attachement que le narrateur porte à sa famille d’adoption, il exprime, envers celle qui l’a abandonné, des sentiments ambivalents, entre ressentiment et curiosité. Toutefois, son amour pour les livres, en tant qu’objets autant que pour leur contenu, le conduit à dépasser ses impressions premières.

Avec le narrateur, on s’interroge sur ce qu’une bibliothèque révèle de son propriétaire, autant que sur la place de la lecture, ou sur le rôle des bibliothèques publiques et de leurs actions. On se laisse enfin aller à noter, au cas où, quelques idées de lecture. C’est, en somme, un agréable premier roman que livre Jean Berthier.

1144 livres, Jean Berthier, 2018.

 

1er mai

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Pour changer des clochettes, un hommage à la fête du travail, journée de manifestations, qui ne se sont pas toujours bien finies…

« Ces femmes et ces enfants dont le sang a pour si longtemps rougi le pavé. […] Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont des grands convertisseurs, il faut s’occuper des morts. »

G. Clemenceau à la chambre des députés, 8 mai 1891.

Bien des ciels au-dessus du septième

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Pour Noël, ma sœur a eu la bonne idée de réaliser un panier belge, dans lequel se trouvaient toutes les gourmandises (sucrées et salées) qu’on ne trouve qu’en Belgique, mais aussi deux livres, dont le roman de Griet op de Beeck. Depuis décembre, il attend le mois belge dans ma PAL…

Ils sont cinq, de trois générations, et presque tous de la même famille. Les événements qu’ils vivent sont racontés du point de vue de chacun. Eva est psychologue dans une prison et toujours à l’écoute de ses proches. Pourtant elle vit seule, et cela lui pèse. Sa sœur, Elsie, n’est plus très heureuse en ménage. Alors quand elle croise Casper, il est difficile de résister. D’ailleurs, Casper, un artiste, est aussi l’ami d’Eva et un des narrateurs. Et puis, il y a Lou, la fille d’Elsie. A 12 ans, les petits tracas quotidiens deviennent vite des drames, mais les faiblesses des adultes ne vous échappent pas. Jos, enfin, est le père d’Eva et Elsie. Un peu porté sur la bouteille, il semble incapable de réagir face à la détresse de ceux qui l’entourent. Lire la suite

L’escalier de fer

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Un mois belge sans Simenon ne peut être un mois belge, même si, cette année, j’ai osé faire une infidélité à Maigret.

Entre la boutique du rez-de-chaussée et l’appartement du premier étage, un colimaçon de fer facilite le quotidien des époux Lomel. Pourtant, Étienne, contraint régulièrement à rester alité depuis plusieurs mois, voit d’un œil nouveau ce lien entre vie professionnelle et vie personnelle. Il s’inquiète de ce qu’il est devenu coutumier de nommer ses « crises », à savoir des douleurs abdominales aiguës.  Il soupçonne son épouse de chercher à l’empoisonner et, à l’affut, se penche au-dessus de l’escalier de fer pour épier la vie de la boutique. C’est qu’il sait, lui qui a pris la place d’un premier mari décédé au moment opportun, combien Louise est inflexible quand il s’agit de faire aboutir un projet.

Si L’escalier de fer n’est pas à proprement parler un roman policier, l’atmosphère autant que la trame de l’intrigue sont empreintes de ce suspense propre aux enquêtes de Simenon. Le récit est écrit du point de vue d’Étienne, l’époux qu’on cherche à éliminer. Attentif au moindre mot ou geste de son épouse comme de son amie d’enfance, de plus en plus méfiant, il agit en enquêteur, allant jusquà filer Louise. Tout ce travail met le lecteur extrêmement mal à l’aise, car Étienne s’inquiète d’une mort qui n’a pas encore eu lieu, la sienne. Comme souvent chez Simenon, le crime et la noirceur se terrent dans un quotidien d’une banalité apparente. On comprend très progressivement la monstruosité de la situation, à mesure que les gestes de tous les jours se lisent à la lumière du crime qui se profile (ou qui a eu lieu, chez Maigret). Et la chute, pessimiste, achève aussi brutalement qu’intelligemment cette histoire.

Les lecteurs de Simenon trouveront dans ce roman un air de déjà-vu très confortable, et les néophytes une ambiance qu’ils chercheront à retrouver en continuant à découvrir cet auteur.

L’escalier de fer, Georges Simenon, 1953.

En plus du roman, quel plaisir de découvrir la collection « côté belge » de la maison L’âge d’homme ! Le catalogue n’est pas bien long, mais il a le mérite d’exister.